La pandémie causera-t-elle une hausse des divorces ? S’il est trop tôt pour connaître les répercussions du confinement sur la santé des couples, plusieurs signes ne mentent pas.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Je reçois énormément d’appels de gens qui craignent une deuxième vague de COVID-19 et qui veulent divorcer au plus vite pour ne pas être de nouveau coincés avec leur conjoint », explique Shirley Kennedy, avocate médiatrice.

En entrevue, MKennedy souligne avoir reçu beaucoup d’appels de gens très mal en point qui auraient normalement mis les voiles, mais qui, en raison de la quarantaine, ont dû rester avec leur conjoint ou conjointe. « Beaucoup se sont sentis pris en otage, incapables d’aller chercher un appartement, une maison ou d’aller vivre chez leurs parents. Les gens sont donc très pressés de procéder, ces temps-ci, pour ne pas avoir à revivre cela. »

La quarantaine aura-t-elle raison de beaucoup de couples ? Si certains avocats voient des signaux en ce sens sur le terrain, il est encore tôt pour savoir l’ampleur que prendra le phénomène. Mais pour John Wright, psychologue clinicien qui fait de la thérapie conjugale depuis plus de 30 ans, aucun doute possible : les séparations seront nombreuses.

Certes, les premiers mois de la COVID-19, les choses tournaient au ralenti à son bureau, « comme si les gens étaient surtout dans l’urgence », explique M.  Wright.

Mais ces derniers temps, les appels reprennent, ce qui ne l’étonne pas. « Dans la littérature, il est bien documenté qu’après les tremblements de terre, les tsunamis, les incendies de forêt, bref, dans ces périodes où les gens vivent du stress pendant plusieurs mois, les séparations sont plus nombreuses. »

Dans une étude publiée en 2002 portant sur les lendemains de l’ouragan Hugo survenu en 1989, les chercheurs américains Catherine Cohan et Steve W. Cole ont regardé de près les données sur les naissances, les mariages et les divorces dans les comtés de la Caroline du Sud touchés par le sinistre. En les comparant avec les comtés qui avaient été épargnés, ils ont observé que tout était à la hausse. Les mariages, les naissances, les divorces. « Les résultats semblent indiquer qu’une expérience traumatisante motive les gens à prendre de grandes décisions par rapport à leurs proches, ce qui a des effets sur leur destin. »

La ruée chinoise vers le divorce

Déjà, en Chine, les agences de presse ont rapporté qu’à la levée de la quarantaine, les demandes de divorce étaient si nombreuses que les autorités chinoises ont cru bon de mettre en place exceptionnellement une période de 30 jours au cours de laquelle toute demande peut être retirée. L’idée : permettre aux gens de voir si leurs difficultés conjugales s’apaiseraient une fois la quarantaine bien derrière eux.

Là-dessus, les autorités chinoises n’ont pas tort, croit M.  Wright. « Ce n’est vraiment pas le bon moment pour juger son conjoint et pour faire un polaroïd de sa relation de couple. » Car ce que l’on vit est hautement inhabituel et non représentatif. Dans bien des cas, « jamais les gens n’ont été aussi stressés. À l’inquiétude d’attraper la maladie s’ajoutent les ennuis financiers, les risques de perdre son emploi, la cohabitation 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 avec son conjoint, l’école à faire aux enfants, etc. ».

Dans plusieurs cas, « on ne peut plus parler de stress, mais de réel trauma. Chez les couples déjà fragiles, une minorité réussira à réaliser que leur vie d’avant était trop compliquée et trop occupée et ils arriveront à se reconstruire. Mais la majorité des couples fragiles n’y arrivera pas ».

C’est que les habituels conflits et les différences de personnalité se trouvent exacerbés comme jamais. Vous êtes très porté sur les devoirs et votre partenaire n’y accorde pas une grande importance ? Vous êtes du genre anxieux — et très à cheval sur la distanciation physique et le port du masque — et votre conjoint ou conjointe a peu d’inquiétudes par rapport à la COVID-19 ? Tout ça a tôt fait de devenir explosif.

La bombe à retardement (ou pas)

M.  Wright y va d’une mise en garde toute particulière aux couples qui n’ont pas à offrir une prestation égale de travail.

« Quelqu’un qui ne contribue pas à la maison — particulièrement s’il a perdu son emploi, qu’il a une tâche réduite et un conjoint ou une conjointe au contraire très occupé — est assis sur une bombe à retardement plus que jamais. La personne risque vraiment de craquer. »

Et de là, l’engrenage. Parce que de devoir se multiplier sur tous les fronts, au travail, avec les enfants, voire avec les parents âgés, ça tue une libido vite fait bien fait, rappelle M.  Wright.

Ce dernier, qui a beaucoup de femmes médecins parmi ses clients, pense notamment à tout le personnel de la santé qui est particulièrement au front. « Par rapport à son partenaire débordé, il faut être réaliste, être dans l’acceptation et être solidaire. Comprendre, donc, et accepter que si notre conjoint ou conjointe travaille 80 heures par semaine, il ou elle est épuisé. »

M.  Wright rappelle par ailleurs que certaines personnes ont besoin d’un amour passionnel qui ne s’éteint jamais. D’autres auront été déboussolés par le manque d’hygiène de leur conjoint ou conjointe ou par un partenaire écrasé dans son fauteuil pendant des semaines.

Certains autres verront peut-être leur partenaire alcoolique, dépressif ou pathologiquement anxieux retomber dans ses failles pour atteindre un point de non-retour.

« Dans certains cas, oui, le mieux est peut-être effectivement d’entamer une nouvelle vie, mais en se souvenant que souvent, les torts sont très partagés et qu’il n’y a pas de baguette magique qui fait apparaître un partenaire parfait pour nous. Si on décide de rompre, il faudra bien s’assurer la prochaine fois de ne pas choisir de nouveau le type de personnalité avec lequel ça n’a pas fonctionné. »

MSylvie Schirm, avocate en droit familial, a hâte de savoir ce que les statistiques de 2020 révéleront de particulier dans la mesure où jamais on n’a vécu pareil contexte, « pas même pendant la tempête de verglas, qui avait une fin claire et qui a duré moins longtemps », souligne MSchirm.

Elle rappelle que certains moments de l’année sont plus propices aux séparations — le retour des Fêtes, typiquement. (En Angleterre, le premier lundi après le jour de l’An a été déclaré non officiellement « le jour du Divorce.)

« Une situation comme celle que l’on vit peut assurément amener certains couples à réfléchir à leurs valeurs, à se dire que la vie est trop courte pour être malheureux. D’autres, à l’inverse, trouveront peut-être une façon de mieux s’entendre. »