Voir son petit-enfant à distance sans pouvoir le cajoler est un supplice pour bien des grands-parents. Ne pouvoir serrer ses amis dans ses bras en démange plusieurs, aussi. Nous sommes en carence de toucher… Pourquoi ?

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

L’absence de toucher en ces temps de pandémie nous prive d’une voix pour communiquer notre affection, notre bienveillance, notre sympathie. « C’est une façon de se dire qu’on s’aime et qu’on est aimé qui n’est pas disponible présentement, mentionne la psychologue Ariane Lazaridès. Pour ceux qui en auraient besoin ou pour qui ça fait du bien, ça peut être difficile à vivre. »

Si on y est bien, la famille et le couple deviennent alors un lieu de refuge : un endroit où l’on peut se coller librement et en toute confiance. Tous n’ont cependant pas accès à cette zone d’affection. Pour ceux qui habitent seuls, le sentiment d’isolement est décuplé par le fait qu’il n’y a aucune façon d’aller chercher cette chaleur.

L’importance du toucher

Dans une étude réalisée par le psychologue américain Harry Harlow dans les années 50, des bébés macaques isolés de leur mère, puis nourris au biberon sans contacts physiques, finissaient par s’attacher à une mère de substitution en peluche auprès de laquelle ils pouvaient se blottir et se réconforter. L’expérience, critiquée sur le plan éthique, a toutefois mis en lumière l’importance des contacts physiques dans le lien d’attachement de ces petits singes et, par extension, des humains.

Depuis, d’autres recherches ont permis de comprendre en quoi le toucher est une nourriture affective fondamentale à notre développement. Nous savons que dès les toutes premières semaines de gestation, des récepteurs tactiles permettent au fœtus de sentir les parois de l’utérus et les vibrations émises par les sons. Le toucher est le premier sens à se développer, mais il est aussi le plus abouti à la naissance.

En carence importante de toucher affectueux et de contacts physiques, des bébés accusent des retards sur le plan du développement, et des difficultés au niveau de l’attachement et du sentiment de sécurité. Cela explique que le « peau à peau » soit encouragé pour tous les nouveau-nés, mais en particulier pour les plus vulnérables.

Les caresses font d’ailleurs partie des soins offerts aux prématurés en milieu hospitalier.

Une cascade d’effets positifs

Le toucher s’exprime à travers les câlins, les caresses amoureuses, les gestes d’appréciation et de considération. Il nous permet d’entretenir un sentiment de proximité et une relation saine avec l’autre. S’il est socialement au cœur de nos relations, il contribue aussi à notre bonne santé physique et mentale.

L’équilibre entre quatre hormones contribue à notre bonheur : les endorphines (E), la dopamine (D), la sérotonine (S) et l’ocytocine (O), ce que le conférencier Simon Sinek, qui est à l’origine d’une des plus populaires causeries de la série TED, décrit par l’acronyme EDSO. Les premières, « E », expliquent le sentiment de bien-être dans l’effort et la douleur. « D », la satisfaction ressentie dans l’action (en cochant notre liste « to do », par exemple). « S » s’active quand on éprouve de la fierté, tandis que « O » est secrétée quand on se sent aimé.

Un toucher bienveillant stimule certains de ces « super aliments » du moral, en particulier l’ocytocine, contribuant ainsi à notre joie de vivre. Il diminue notre stress et nous procure un sentiment de bien-être et d’apaisement. Il dynamise par ailleurs le système immunitaire et contribue au bon fonctionnement de nos organes vitaux. Autant de bénéfices dont nous aurions particulièrement besoin ces temps-ci.

Les endorphines et la dopamine ne dépendent pas de notre relation avec les autres, comme c’est le cas pour la sérotonine et l’ocytocine. Mais sans un contact physique positif, nous sommes privés d’une des voies d’accès privilégiées à l’ocytocine, l’autre porte étant l’émission de gestes de gentillesse gratuits. « On peut se donner soi-même une tape d’encouragement dans le dos, illustre le professeur de massothérapie Alex Lewis, de Kiné-Concept, mais ce ne sera jamais la même chose que si elle vient de quelqu’un d’autre. »

Comment combler nos manques

Rien ne compense tout à fait l’absence d’étreintes et de contacts physiques, ainsi qu’un toucher provenant d’une personne qui nous veut du bien, estiment les psychologues. En revanche, l’automassage, l’« auto-câlin », le yoga, la méditation, l’activité physique peuvent nous aider à garder le moral, comme le fait de maintenir son corps dans un contact sensible avec ce qui nous entoure : une brise, la douceur d’un drap, la texture d’un aliment…

Puiser dans ses souvenirs de contacts apaisants est aussi une piste, que ce soit par l’imaginaire ou par le moyen d’un objet, comme cette douillette tricotée avec amour par votre grand-mère. « Certains suggèrent de partager une activité physique à distance, relève encore Ariane Lazaridès. De la danse, par exemple. Ça peut nous lier entre nous d’une façon qui est davantage dans le corps que dans les mots. »

Les paroles et les écrits ne sont pas futiles pour autant, précise la psychologue. « Peut-être est-ce le moment de les choisir avec soin pour favoriser une intimité et entretenir ses liens, en exprimant ses émotions de la manière la plus concrète possible, et en y mettant plus de chaleur et de détails. Mais évidemment, quand on pourra de nouveau se faire des câlins, ça fera du bien à tout le monde ! »

Des temps exceptionnels appellent des mesures créatives, estime Gonzalo R. Quintana Zunino, professeur en sexologie et psychologie à l’Université Concordia et à l’Université de Tarapacá, au Chili. « C’est l’occasion de découvrir de nouvelles façons d’exprimer ce que l’on ressent. À quand remonte la dernière fois que vous avez écrit une lettre, un poème, fait un dessin pour quelqu’un ? demande-t-il. Soyez doux envers les autres et vous-même. Acceptez vos émotions et sachez que tout le monde a le droit de se sentir vulnérable. C’est tout simplement humain que de l’être. »