Sommes-nous devenus plus soucieux de l’autre ou, au contraire, plus méfiants ? Solidaires ou individualistes ? La Presse a interrogé des professionnels issus d’horizons différents afin de sonder leur regard sur le rapport à l’autre dans l’espace public.

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

Ces deux mètres qui nous séparent

Se serrer la main, offrir son aide à un aîné pour traverser la rue, tenir la porte à celui ou celle qui suit… Tous ces petits gestes qui ne sont plus ou qui ne sont, du moins, plus les mêmes, semblent appartenir à une autre époque : celle où l’on cohabitait en toute insouciance à l’extérieur de chez soi.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La nouvelle étiquette sociale est la distanciation physique. Le respect de l’autre passe désormais par le fait de le protéger de soi. « Être poli, ce n’est plus tendre la main, mais porter un couvre-visage, alors que le masque était auparavant associé au fait de se cacher ou de commettre un délit », observe l’historienne Piroska Nagy, qui s’intéresse entre autres aux émotions collectives à travers les grandes crises sanitaires.

« La règle des deux mètres a préséance sur toutes les règles de courtoisie, estime Rémi Thériault, qui est chargé de cours au département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). À tel point que les gens peuvent devenir très nerveux si ce n’est pas respecté. La méfiance est présente. »

Entre méfiance et connivence

Là où on côtoyait l’autre, on l’évite désormais. Sommes-nous devenus plus conscients de l’importance des rapports sociaux, même anonymes, ou est-ce la peur de l’autre qui domine ?

Chacun est susceptible de transmettre le virus. Le discours politique nous dit : « méfiez-vous des autres, ils sont dangereux et peut-être asymptomatiques », pointe la politologue Carolle Simard. « Règle générale, quand on marche à Montréal, on essaie de ne pas trop rencontrer le regard de l’autre. Il y a très peu de gens qui sourient. C’est plus que de la distanciation physique : c’est de la distanciation sociale. »

Jeanne Robin croise plutôt des sourires sur son chemin. « Le fait d’être tous en train de vivre la même situation déroutante fait en sorte qu’on se regarde et qu’on s’observe davantage les uns les autres. Il y a un sentiment d’interaction et une prévision des interactions qui est plus grande qu’avant », indique la porte-parole de Piétons Québec en se référant aux façons de se croiser sur les trottoirs ou dans les lieux publics. « Je ne pense pas qu’on puisse parler de méfiance. C’est plutôt une conscience d’interagir dans un espace somme toute limité. »

Êtes-vous épiés ?

Notre vigilance dans l’espace public passe par l’autorégulation, et celle-ci est alimentée en partie par une conscience du regard de l’autre. La peur de la délation et du jugement se ressent. En magasin, par exemple, il devient gênant de reposer un article qu’on a touché sans l’amener avec soi à la caisse.

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« Il y a une conscience collective du fait que tout le monde connaît les obligations, affirme Jeanne Robin. J’ai l’impression que dans la plupart des cas, ça se passe tout de même bien. Il y a de la compréhension et de l’indulgence. Chacun attend des autres qu’il fasse des efforts, mais comprend que la situation est déroutante et complexe, et qu’il faut s’habituer à de nouveaux gestes. »

COVID ou pas, on ne s’attend pas à ce que les citoyens passent leurs journées à leur fenêtre à regarder ce qui se passe chez le voisin, précise le chef des relations médias du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), André Durocher. « On a besoin de la population pour rapporter des choses, mais il faut se préserver d’utiliser la COVID comme prétexte pour canaliser d’autres problèmes. »

Le masque, une nouvelle forme de discrimination ?

Il y a deux mois, le port d’un couvre-visage était regardé avec méfiance ou compassion, alors qu’on estimait les individus masqués contaminés ou immunodéprimés. Le masque commence à faire partie du paysage, constatent les différents intervenants. « On est en train de créer deux classes de citoyens : ceux qui portent le masque et ceux qui ne le portent pas. Est-ce que les gens qui n’obéissent pas à cette recommandation seront [perçus] comme de mauvaises personnes ? », demande la politologue. De son point de vue, ce sera probablement le cas.

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Les risques de stigmatisation et de discrimination sont importants, prévient Rémi Thériault, qui s’est intéressé à la réduction des préjugés dans le cadre de ses recherches universitaires en psychologie. Au début de la crise, des propos méprisants ont été émis à l’égard des personnes asiatiques, surtout si elles portaient un couvre-visage, dit-il. « Le masque est alors devenu un prétexte pour pointer certains du doigt. Maintenant, c’est rendu la norme, et les normes sociales nous dictent quels comportements sont acceptables ou non. »

Entre lassitude et accommodement

« [Au début de la pandémie], on travaillait énormément en prévention. Des gens semblaient prendre ça plus ou moins au sérieux, comme si c’était une fabulation. Les policiers devaient prendre le temps de les convaincre, relate André Durocher. Lorsqu’on change les comportements, il y a toujours des résistances au début. »

La pandémie a modifié les façons d’interagir dans le cadre de nos déplacements. « Il me semble que cette adaptation s’est faite très rapidement au début. Maintenant, on sent une certaine impatience, réfléchit Jeanne Robin. Les piétons sont peut-être moins vigilants et les automobilistes tendent à vouloir reprendre l’espace qui leur était alloué. »

Le « ça va bien aller » a-t-il la même portée qu’aux premiers jours du confinement ? Le message passe moins bien, selon Rémi Thériault. « Les gens finissent par se tanner de l’isolement et avoir hâte de revenir à la normale. On a moins de patience et on est peut-être moins portés à adopter des comportements courtois. » L’aspect de la nouveauté a le pouvoir de provoquer des changements importants, soutient-il. Au bout d’un certain temps, les habitudes, comme les comportements, tendent à revenir à ce qu’ils étaient.

La sociabilité est-elle appelée à changer ?

Difficile de faire des conjectures… Un regard sur le passé permet toutefois d’émettre certaines hypothèses pour l’avenir. Au temps de la grippe espagnole, il y a 100 ans, des mesures de distanciation ont été prises au Canada et plusieurs lieux publics ont été fermés, donne en exemple Piroska Nagy. La Grande Peste, qui a débuté en 1347 et qui a décimé une grande partie de la population, s’est prolongée par vagues jusqu’au XIXe siècle. « On peut penser que les choses vont revenir à la normale dans la mesure où les pandémies ont toujours été vaincues », croit l’historienne.

Carolle Simard se dit inquiète pour la vie en société. L’entraide et le dévouement ne sont pas suffisamment mis en valeur, évalue-t-elle. « On trouve des façons de s’accommoder de la situation actuelle avec la technologie, pour que nos vies sociales se poursuivent malgré tout. Ma crainte est toutefois que chacun vive dans sa bulle, refermé sur lui-même. »

À court terme, il se pourrait que les liens se resserrent autour de la famille et des amis, prédit Rémi Thériault. « Les gens resteront possiblement marqués par cette situation et garderont par conséquent une certaine méfiance. Par contre, souligne-t-il, lorsque le vecteur de changement est une situation, on tend à revenir à ses anciennes habitudes une fois habitué à celle-ci ou que la normalité revient. À moins qu’un changement personnel et profond s’opère, comme c’est le cas chez ceux qui ont connu des expériences exceptionnelles d’altruisme à travers la crise. »