Dans son atelier du Mile-Ex, Jean-François Rochefort confectionne (en temps normal) des costumes de scène pour le Cirque du Soleil, Disney, les 7 Doigts… Mais depuis un mois, avec une équipe de fidèles compagnons d’armes, il fournit plutôt le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal en blouses d’hôpital et fabrique des masques en tissu.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Au moment de fermer son atelier de 35 000 pi2, Jean-François Rochefort venait de livrer les costumes et accessoires d’un spectacle des 7 Doigts destiné au premier navire de croisière de Virgin. Son équipe travaillait aussi avec le Cirque du Soleil, Disney, Carnival et même CAE — pour créer la peau en silicone des mannequins utilisés dans les simulateurs de vol.

Les 104 employés des ateliers de costumes de scène et chapeaux, bottes et chaussures, accessoires et décors n’ont jamais manqué de travail.

« J’ai commencé à travailler avec le Cirque du Soleil en 2007 », nous dit ce designer de mode, qui a fait sa marque dans les années 90 avec des vêtements de plein air et qui a eu le mandat d’habiller environ 200 artistes et participants du Cirque pour le numéro d’ouverture du Super Bowl, à Miami.

« Jusqu’en 2011, j’ai grandi avec le Cirque, qui était mon unique client », nous dit-il. Kooza, Corteo, Totem, Zed, Zarkana, Elvis, Banana Shpeel, il a produit de nombreux costumes et accessoires conçus par les ateliers du Cirque.

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Un aperçu des multiples tissus de l’atelier

À partir de 2011, il a commencé à diversifier sa clientèle. Sont arrivés Disney, les 7 Doigts, Moment Factory, Royal Caribbean, CAE, etc. « Malgré tout, j’existe grâce au Cirque du Soleil, et jusqu’à il y a six semaines, c’était 40 % des activités de mon atelier », dit celui qui est aussi maintenant un créancier de la multinationale.

Un bon filon

Mais la pandémie de COVID-19 a tout changé. Forcé de fermer, Jean-François Rochefort a donné son nom pour offrir ses services lorsque le gouvernement a parlé de pénurie d’équipement. Mais personne ne l’a rappelé. Un projet avec la Ville de Montréal est resté lettre morte. Entre-temps, le Cirque l’a dirigé vers le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le contact a été établi, et rapidement la production de blouses d’hôpital a commencé.

« On a eu une première commande de 1600 blouses, nous dit-il, et puis maintenant, on est rendus à en faire 1000 par jour ! Depuis le début du mois d’avril, on en a fabriqué plus de 16 000, tout ça avec des restes de tissu qu’on avait à l’atelier. La semaine dernière, j’ai réussi à acheter 15 000 mètres aux États-Unis, mais jusqu’à présent, on se servait de ce qu’on avait », précise-t-il.

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Avec sa sœur, Jean-François Rochefort a commencé à faire des masques de tissu fashion.

Mais il y a plus. Avec sa sœur Julie Rochefort, à la tête de Message Factory (qui fabrique normalement des vêtements), il a commencé à faire des masques de tissu fashion, « avec trois couches et un filtre au centre ». Jean-François Rochefort a maintenant la capacité d’en fabriquer 1000 par jour.

Grâce à ces nouvelles chaînes de production, il a pu réembaucher environ 75 de ses 104 employés. En avril, il estime avoir atteint environ 50 % de son chiffre d’affaires ; en mai, ce sera sans doute autour de 75 %.

Il fallait que je garde mon entreprise vivante, même si je ne sais pas ce qui m’attend pour la prochaine année. Il faut que je me recrée une business.

Jean-François Rochefort

« On espère bien sûr reprendre nos contrats habituels, mais pour l’instant, il ne se passe rien dans les arts de la scène. Il se peut qu’il y ait une reprise à l’automne, mais on n’est sûrs de rien… »

De nouvelles mesures

  • Rapidement, la production de blouses d’hôpital a commencé dans l’atelier.

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    Rapidement, la production de blouses d’hôpital a commencé dans l’atelier.

  • Une employée au travail

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    Une employée au travail

  • L’atelier de Jean-François Rochefort produit 1000 blouses par jour.

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    L’atelier de Jean-François Rochefort produit 1000 blouses par jour.

  • Les employés sont bien sûr contents de pouvoir travailler, mais le travail est plus répétitif que de coutume.

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    Les employés sont bien sûr contents de pouvoir travailler, mais le travail est plus répétitif que de coutume.

  • Grâce aux nouvelles chaînes de production, Jean-François Rochefort a pu réembaucher environ 75 de ses 104 employés.

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    Grâce aux nouvelles chaînes de production, Jean-François Rochefort a pu réembaucher environ 75 de ses 104 employés.

  • Pour respecter les mesures de distanciation physique, Jean-François Rochefort a établi trois horaires de travail — deux pour la couture et un pour la découpe.

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    Pour respecter les mesures de distanciation physique, Jean-François Rochefort a établi trois horaires de travail — deux pour la couture et un pour la découpe.

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Ses employés sont bien sûr contents de pouvoir travailler, selon lui, mais le travail est plus répétitif que de coutume.

« Il y a des employés qui vivent bien ça, mais il y en a d’autres pour qui c’est plus difficile, avoue-t-il, donc je dois trouver un équilibre. J’ai une employée qui a déjà travaillé chez Laframboise à faire des blouses d’hôpital, elle trouve ça drôle, mais c’est la seule… Les autres rient parce qu’ils ont le sens de l’humour, raconte-t-il en riant. Dimanche, il faisait beau, ç’a été dur de rentrer travailler. Hier, il faisait froid, là tu reviens dans La liste de Schindler… »

Pour respecter les mesures de distanciation physique, Jean-François Rochefort a établi trois horaires de travail — deux pour la couture et un pour la découpe. Ses quatre garçons donnent un coup de main. « Mon garçon de 13 ans a appris à coudre pendant la crise, il est en mission », nous dit Jean-François Rochefort avec fierté.

Malgré sa discrétion, la nouvelle s’est répandue parmi la communauté artistique. Stéphanie Moffatt — la sœur d’Ariane —, qui est une amie de sa blonde, a même organisé une action bénévole pour plier les blouses d’hôpital et les livrer dans des CHSLD qui relèvent du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

« Les gens veulent contribuer, dit Jean-François Rochefort, ils veulent donner un coup de main, et parfois dans des organismes établis, il y a déjà de l’aide, donc ils offrent leurs services là où ils peuvent, et on apprécie. Les employés aussi sont heureux de voir que leurs efforts sont récompensés, c’est encourageant, parce que ce n’est pas tous les jours facile pour eux. »