Ils ont appris il y a 10 jours que leur confinement serait fort probablement plus long que celui du reste de la population. Un dur coup sur le moral de nombreux aînés. Comment vont-ils ? Un mois après le début du confinement, les effets de l’isolement se font sentir.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Au début du mois d’avril, Diane Fournier et sa sœur, infirmière retraitée, ont pris la décision de sortir leur mère âgée de 91 ans de la résidence privée dans laquelle elle habitait. Confinée dans son appartement de trois pièces, avec pour seul divertissement la télé et la lecture, la dame a vu son état de santé se détériorer depuis l’interdiction des visites dans les résidences pour personnes âgées décrétée à la mi-mars. « Elle est devenue claustrophobe, raconte Diane Fournier. Elle m’appelait trois ou quatre fois par jour. Je lui disais d’appeler les autres résidants pour jaser, mais elle se trouvait fatigante. » D’ordinaire en bonne santé, sa mère a commencé à perdre l’appétit, à souffrir d’insomnie, de maux de dos et à avoir des étourdissements. « Elle m’a dit qu’elle voulait s’enlever la vie », dit Diane Fournier. « Quand on entend des pleurs et de la détresse, il faut agir », ajoute-t-elle.

Diane Fournier affirme que sa mère, qui est aujourd’hui hébergée chez son autre fille, va bien. « Je n’en reviens pas. Elle mange, elle écoute de la musique, elle regarde la télé, elle fait des mots croisés, elle n’a plus mal nulle part. C’est comme le jour et la nuit. »

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Pour garder les aînés actifs, certaines résidences privées organisent des séances d’entraînement à l’extérieur que chacun peut suivre sur son balcon, comme à la résidence ORA.

L’annonce d’un confinement fort probablement prolongé pour les aînés a certainement affecté le moral de plusieurs. « Ça a porté un coup dur, même à ceux qui prennent ça avec philosophie, souligne Caroline Sauriol, directrice générale de l’organisme Les Petits Frères, qui vient en aide aux personnes âgées seules. Si vous avez 93 ans, vous ne savez pas il y a combien de temps devant vous. L’horizon est différent quand on est très âgé. »

Anxiété à la hausse

Son équipe et elle observent une hausse de l’anxiété, tant chez leurs bénévoles, pour beaucoup âgés de 70 ans et plus, que chez leur clientèle.

Les gens sont de plus en plus inquiets parce que la maladie se rapproche d’eux. Ils savent que s’ils l’attrapent, c’est potentiellement leur décès qui s’en vient.

Caroline Sauriol

Ce n’est pourtant pas par manque de soutien. Comme plusieurs autres organismes contraints de réorganiser leurs activités, Les Petits Frères ont mis en place des chaînes téléphoniques pour prendre des nouvelles des aînés isolés et les adresser, au besoin, à d’autres ressources. Or, parfois, ces personnes qu’ils souhaitent aider sont difficiles à joindre, les lignes téléphoniques centrales des résidences privées étant engorgées. Pour résoudre en partie le problème, l’organisme a conclu un partenariat avec Telus pour fournir un téléphone cellulaire gratuitement à une trentaine d’aînés pendant la durée de la crise, indique Caroline Sauriol.

Au Centre d’orientation paralégale et sociale pour immigrants (COPSI), on note aussi une hausse du niveau de stress chez les aînés. L’organisme montréalais offre de l’accompagnement aux personnes immigrantes issues principalement, mais pas exclusivement, de la communauté hispanophone. Ayant dû suspendre ses activités régulières, le COPSI assure actuellement un suivi téléphonique et, sur demande, une aide pour la traduction et les courses, auprès de 25 aînés vivant à domicile. « À 21 h hier, j’étais encore au téléphone avec une dame, à essayer de la faire rire, raconte Jessica Fierro, intervenante auprès des aînés pour le COPSI. C’est ça, notre travail. Faire en sorte qu’ils se sentent bien. »

« Au début, ça allait bien, les gens s’adaptent facilement, souligne-t-elle. Mais depuis les deux dernières semaines, on voit l’inquiétude de plus en plus. Pour la plupart, les enfants sont à l’extérieur du pays. Plusieurs n’ont pas internet ni d’ordinateur. La barrière de la langue est quand même assez extrême pour eux, vu qu’en vieillissant, certaines facultés s’en vont. »

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Jessica Fierro, intervenante auprès des aînés pour l’organisme montréalais COPSI

« Ils ne comprennent pas tout, ils s’imaginent des choses. Quand tu passes en plus 24 heures tout seul, imaginez-vous la détresse de ces personnes-là », ajoute la directrice du COPSI, Carmen Gonzalez, qui déplore le manque d’information accessible aux communautés culturelles, dans leur langue.

Séquelles possibles

Il est trop tôt pour savoir quelles seront précisément les conséquences de l’isolement provoqué par la pandémie de COVID-19. Une étude sera lancée sous peu par une équipe du Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM) afin d’évaluer les séquelles psychologiques de la pandémie chez les aînés.

« Ce seront nos études qui sortiront dans quelques mois ou quelques années qui vont démontrer quelles seront les véritables séquelles, mais on peut penser qu’elles vont être là », croit Sébastien Grenier, professeur au département de psychologie de l’Université de Montréal, chercheur au Centre de recherche de l’IUGM et directeur du Laboratoire d’étude sur l’anxiété et la dépression gériatrique.

Il est néanmoins possible, selon lui, de dresser un portrait des effets possibles de l’isolement, à la lumière d’études récentes qui ont été menées dans d’autres pays touchés par la COVID-19 et de celles réalisées dans le passé dans d’autres contextes de confinement.

Bien que tous, peu importe leur âge, soient susceptibles de développer des séquelles psychologiques à la suite de ce Grand Confinement, les aînés sont plus à risque, particulièrement ceux qui vivent en CHSLD et dont la santé est fragilisée.

Chez les aînés qui sont déjà malades, on peut voir une augmentation de la sévérité de leur maladie qui était préexistante avant la pandémie. Si je souffre d’une maladie cardiovasculaire et que je suis isolé de façon prolongée, la maladie pourrait devenir plus sévère et il pourrait y avoir des complications médicales qui vont en découler.

Sébastien Grenier

Autre effet possible : la perte d’autonomie. Bien que les promenades à l’extérieur soient permises, de nombreuses personnes ont vu leur routine bousculée et deviennent plus sédentaires. « En bougeant moins, surtout chez les plus âgés, il y a ce qu’on appelle un déconditionnement moteur, explique Sébastien Grenier. Ça peut augmenter les risques de chute. »

Plus le confinement se prolonge, plus les risques de dommages collatéraux sont grands, ajoute-t-il.

Dans les résidences privées

Pour garder les aînés actifs, certaines résidences privées organisent des séances d’entraînement à l’extérieur que chacun peut suivre sur son balcon. Une bonne idée, selon le chercheur, pour le bien-être à la fois physique et psychologique. Des promenades à l’extérieur, sous supervision, sont aussi possibles. S’ajoutent souvent à cela diverses activités pour divertir et informer les résidants, comme des spectacles à l’extérieur, des bingos de corridors et même, dans les plus grands groupes de résidences, des jeux-questionnaires et des séances d’information diffusés à la télé communautaire.

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Juana Jiemenez et Jessica Fierro

Au Groupe Maurice, des employés du siège social, qui ont vu leurs tâches ralenties en raison de la pandémie, appellent quotidiennement des résidants pour prendre de leurs nouvelles. « C’est vrai que le quotidien de plusieurs personnes a été chamboulé, mais toutes les initiatives qui sont en place permettent en quelque sorte de limiter au maximum les inconvénients qui peuvent être liés à ces directives plus contraignantes », affirme Sarah Ouellette, conseillère aux communications du Groupe Maurice, qui compte 36 résidences, dont certaines sont touchées par la COVID-19.

« Pour tous les aînés, peu importe où ils sont, ça va être pénible d’être pris comme ça, observe Frédéric Lepage, président-directeur général du Groupe Château Bellevue, qui possède 11 résidences, réparties dans plusieurs régions du Québec. C’est doublement pénible quand on a un certain âge et qu’il nous reste une certaine quantité de belles années à vivre. C’est sûr que c’est dur sur le moral pour tout le monde. Mais je persiste à croire que le soutien [qu’on offre] et tout ce qu’on fait pour nos clients sont de beaucoup supérieurs à ce que certaines personnes peuvent vivre seules dans leur maison. »

Une ligne téléphonique pour les personnes seules

Vous êtes âgé de 75 ans et plus et vous vous sentez seul ? L’organisme Les Petits Frères a lancé, il y a quelques jours, une ligne de soutien téléphonique (1 877 805-1955) permettant de parler à son escouade de bénévoles. Cette ligne permet de s’inscrire sur la liste des personnes qui sont appelées deux fois par semaine par un bénévole. Les personnes qui souhaitent prêter main-forte à l’organisme sont aussi invitées à composer ce numéro.