Vulnérables devant la COVID-19, les aînés sont aussi sujets à l’isolement. Devant l’interdiction des visites dans les hôpitaux, CHSLD et résidences privées pour personnes âgées, annoncée samedi par le premier ministre François Legault, et la demande faite aux personnes âgées de 70 ans et plus d’éviter de sortir de la maison, comment les rassurer et contrer leur isolement ?

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Dans bon nombre de centres et d’organismes communautaires œuvrant auprès des aînés, la semaine s’est terminée sur un branle-bas de combat. Comment protéger leur clientèle, considérée comme la plus vulnérable à la COVID-19, sans couper totalement le lien avec elle ? Avant même l’invitation faite aux personnes âgées de rester chez elles, plusieurs ont pris les devants en fermant leurs portes et en suspendant leurs activités pour les deux prochaines semaines.

« Ça inquiète assurément plusieurs aînés, souligne André Guérard, directeur général de l’Association québécoise des centres communautaires pour aînés (AQCCA). On est tout à fait conscients de l’impact. » Selon lui, éviter les activités de groupe et mettre en place un plan B pour permettre aux aînés de conserver leur lien avec la communauté semble la décision la plus responsable pour l’instant.

Vendredi dernier, plusieurs organismes travaillaient à mettre en place des façons de combler le vide que laissera la suspension de leurs activités, l’une d’elles étant la mise en place d’un système d’appels téléphoniques sur une base régulière auprès des aînés habitués à les fréquenter. « Un appel par jour peut faire toute une différence », remarque André Guérard.

Le téléphone est aussi l’outil vers lequel se tournent Les Petits Frères, dont la mission est justement de contrer l’isolement des personnes âgées. L’organisme, qui compte près de 2000 bénévoles à travers le Québec, a décidé jeudi dernier d’annuler ses activités collectives et les visites à domicile jusqu’au 30 avril. Pour maintenir le lien avec les quelque 1700 « Grands Amis » aidés par l’organisme, des chaînes téléphoniques dans lesquelles un bénévole sera chargé d’appeler un certain nombre d’aînés une fois par semaine seront mises sur pied. « Ce n’est pas des appels pour leur sécurité, c’est vraiment pour jaser, précise la directrice générale des Petits Frères, Caroline Sauriol. Ce qui est important, c’est qu’ils sachent qu’on est là, qu’on veille sur eux et qu’ils peuvent nous demander quelque chose s’ils en ont besoin. » 

Ce sont des aînés, ils ne veulent pas déranger. Ils ne vont pas nécessairement oser nous appeler. Alors, ce qu’on veut, c’est tendre la main.

Caroline Sauriol

Selon Mme Sauriol, au-delà de la fréquence des appels, c’est ce rappel d’une présence qui compte. « Chez les Petits Frères, on croit que ce qui brise l’isolement, c’est avoir le sentiment de compter pour quelqu’un. C’est sentir que notre vie vaut la peine d’être vécue parce qu’il y a quelqu’un qui pense à nous. Parmi les Grands Amis qu’on accompagne, il y a des gens qui n’ont personne au monde. Recevoir un appel par semaine, c’est sûr que ce n’est pas beaucoup, mais c’est aussi se dire : “Il y a quelqu’un qui pense à moi.” C’est ça qui est encore plus important que la fréquence à laquelle on fait les choses. »

Et, estime-t-elle, cela vaut pour tous les aînés. « Les lignes téléphoniques devraient se faire aller dans toutes nos maisons. Il faut veiller à ça. »

La psychologue Laurence Villeneuve, présidente du Regroupement des psychologues en gérontologie, croit elle aussi au pouvoir du téléphone. Il ne faut pas minimiser l’importance d’un appel, dit-elle. « La littérature démontre que c’est la perception de soutien qui est importante. On peut avoir un réseau de deux ou trois enfants ou amis proches qui nous apportent de l’aide, contre une quinzaine ou une vingtaine d’amis, mais ne pas se sentir écoutés. Recevoir un appel téléphonique d’un proche qui est à notre écoute, c’est toujours important. »

Comment rassurer nos proches ?

Et que dire à un proche inquiet ou anxieux face à ce qui se passe ? Il faut d’abord l’écouter, puis ne pas tenter d’invalider son anxiété ou sa peur. « Quand on est anxieux, c’est quand même un sentiment qui est réel », observe Laurence Villeneuve. Ainsi, un « tu t’inquiètes pour rien » a peu de chances de rassurer. « On peut voir comment [le proche] perçoit la situation, poursuit-elle. Parfois, c’est par manque d’information. On peut lui transmettre de l’information, en s’en tenant aux faits, la simplifier et adapter notre message pour le rendre le plus compréhensible possible. »

Aux personnes anxieuses, elle recommande également d’éviter de passer la journée devant les chaînes d’information en continu. « Oui, se tenir informé, [c’est bien], mais est-ce nécessaire de laisser la télévision allumée toute la journée ? », demande-t-elle. Selon la psychologue, il faut inciter les aînés à s’occuper avec des passe-temps qui sont significatifs pour eux et les encourager à maintenir leurs activités dans la mesure du possible. « Il faut tabler sur ces éléments positifs pour encourager la personne à ne pas s’isoler. Si elle est dans une résidence, à maintenir les activités, si celles-ci sont maintenues dans cette résidence-là, évidemment. »

Les contacts sociaux sont importants, c’est un facteur de protection contre des symptômes dépressifs.

Laurence Villeneuve, psychologue

Joint vendredi, le président-directeur général du Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA), Yves Desjardins, a assuré que l’isolement des personnes âgées était une préoccupation importante chez ses membres. « Tout bouleversement sème l’inquiétude [chez la clientèle], reconnaît-il. Il suffit d’une tempête de neige, et les gens nous demandent : “Est-ce qu’on va pouvoir aller au centre commercial quand même ?” C’est normal. Certains n’ont pas beaucoup de visites, leurs sorties sont limitées. C’est certain qu’une situation comme celle-là cause de l’inquiétude. Mais il faut être responsable et agir en prévention. »

M. Desjardins estime toutefois que les activités organisées à petite échelle dans les résidences devraient être maintenues. « Il ne faut pas aller plus loin [que nécessaire]. On va suivre l’évolution du dossier. Mais, pour l’instant, il ne faut pas non plus isoler ces gens. » À quelle heure, le bingo ?