Qu’on se le dise : l’être humain n’est pas une machine, faite purement et simplement pour travailler. De temps à autre, et plutôt régulièrement, on a aussi besoin de décrocher. De se reposer. Et de se ressourcer. Même si on a tendance à l’oublier.
Un documentaire fait le point.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Ça a l’air d’un sujet léger comme ça, mais en fait, c’est fondamental. Existentiel. Politique, même. « Complètement », confirme Jérémie Battaglia, à qui l’on doit Que reste-t-il de nos vacances ?, présenté mercredi soir sur les ondes de Télé-Québec. Une réflexion qui tombe à pic, en ce blues du retour au travail post-relâche. « Ce n’est pas superficiel, c’est vraiment un sujet politique : on a besoin de vacances. On a besoin de congés payés. Au Québec, nos deux semaines, ce n’est pas suffisant. »

Le saviez-vous ? La toute première semaine de vacances payée remonte ici à 1946. Vingt ans plus tard, on a gagné une semaine de plus. Et depuis ? On observe une grosse variation selon les provinces et les années de service (par exemple : pas de troisième semaine en Ontario ; une troisième semaine au bout d’un an de service en Saskatchewan ; et une troisième semaine au bout de trois ans de service au Québec). Fait à noter (et malheureusement peu exploré), au pays, ce sont les Québécois qui prennent le moins de vacances. Et plusieurs ne prennent d’ailleurs même pas les congés auxquels ils ont droit.

Ponctué de témoignages de vacanciers, mais surtout d’explications de chercheurs de différents horizons (médecins, psychologues, philosophes), le film s’attaque à la question des vacances, donc, mais surtout à notre complexe rapport au travail. Parce que les deux sont évidemment « indissociables », le « recto et le verso » de nos vies, souligne le film.

C’est une chronique (un cri du cœur) de l’autrice Aurélie Lanctôt, publiée dans Urbania en 2017 (« Je ne sais pas quand je vais vivre ») et dénonçant sa vie (et celle de combien d’autres) submergée par le travail « sans soupir, ni pause, ni point d’orgue », qui a ici inspiré cette réflexion. « Je me suis rendu compte que je baignais aussi dans cette problématique », confirme le réalisateur, en entrevue du sud de la France, non pas en vacances (!), mais bien en tournage.

PHOTO VINCENT POIRIER, FOURNIE PAR TÉLÉ-QUÉBEC

Jérémie Battaglia, réalisateur

On ne réalise pas à quel point le travail s’est insinué dans tous les aspects de nos vies.

Jérémie Battaglia, réalisateur

La technologie aidant (ou nuisant ?), il est de plus en plus difficile de se déconnecter, tout particulièrement pour les travailleurs autonomes ou les entrepreneurs. On sent un devoir de répondre présent. D’être toujours à l’appel. Et surtout performant. Et puis, on n’ose pas trop prendre de congés, de crainte que ce soit mal vu. De passer pour un paresseux. Mais aux yeux de qui ? Et surtout au nom de quoi ?

Car le film, études et commentaires d’experts à l’appui, démontre tout le contraire : le fait de ne pas prendre de vacances coûte finalement plus cher à la société. Vous avez bien lu. Parce que les travailleurs se fatiguent. Se surmènent. Et finalement s’épuisent. L’Organisation mondiale de la santé prévoit qu’en 2020, les troubles de santé mentale (lire : burn-out) constitueront la deuxième cause d’absence de courte et de longue durée. Au pays, l’invalidité liée aux maladies mentales compte déjà pour plus de 30 % de toutes les réclamations et représente plus de 70 % de tous les coûts. « Annuellement, cela coûte entre 15 et 33 milliards de dollars, précise Jérémie Battaglia. C’est énorme ! »

Mais est-ce vraiment une surprise ? Le professeur de sciences de la gestion Jacques Forest propose à l’écran cette éloquente analogie du compte bancaire : « Si, à longueur d’année, vous faites des retraits d’énergie sans jamais faire de dépôts d’énergie, vous allez être dans le rouge… »

Pour ne pas « être dans le rouge » justement, et au contraire au sommet de sa productivité, des chercheurs ont aussi déterminé une savante formule, qui va comme suit : « Il faudrait prendre une à deux semaines de vacances tous les trois mois », résume Jérémie Battaglia. Une formule qui s’apparente au modèle français, champion de la productivité, faut-il le rappeler, loin devant les États-Unis, les parents pauvres en matière de congés payés. « C’est la formule pour rester à 80 % de son efficacité au travail. À partir de la 11e ou 12e semaine, le niveau d’efficacité chute drastiquement. » Pourquoi ? « La fatigue », tout simplement, conclut-il. « On a besoin de prendre des pauses régulièrement. Pour permettre au cerveau de se régénérer. » C’est prouvé. Mais est-ce entendu ?

Que reste-t-il de nos vacances ?, un documentaire de Jérémie Battaglia, avec Édith Cochrane à la narration, produit par Élisabeth Gervais, est présenté mercredi à 20 h, à Télé-Québec, en rediffusion jeudi, à 14 h, puis offert gratuitement sur le site de Télé-Québec.

> Consultez le site de Télé-Québec : https://www.telequebec.tv/