Gérard Guerrier n’est pas – n’est plus – un aventurier comme les autres. Il ose parler de la peur, de l’angoisse et de l’anxiété : la sienne et celle que tout un chacun ressentira un jour (peut-être tous les jours) près d’une crevasse ou la veille d’un entretien périlleux. Il aura fallu la perte tragique de son fils aîné pour qu’il accepte d’en traiter aussi ouvertement. Il a publié cette année le fruit de ses réflexions et de ses recherches auprès de philosophes, de scientifiques et de sociologues, dans le livre Éloge de la peur.

Violaine Ballivy
Violaine Ballivy La Presse

Auteur de récits d’aventures (les siennes, surtout), Gérard Guerrier s’est attaqué à ce sujet autrement plus délicat pour des raisons très personnelles. « Après la mort de mon fils, pendant longtemps, j’ai été incapable d’aller en montagne. Dès que je m’approchais du vide, j’éclatais en sanglots », explique-t-il. Certes, il ressentait de la tristesse. Mais ce n’était pas tout.

Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Alors un jour, en rentrant à la maison, j’ai pris une feuille et j’ai écrit une vingtaine de questions sur la peur.

Gérard Guerrier

Il n’a pas trouvé de réponses à tout. Mais au fil de ses recherches – dont une foule d’entrevues auprès d’aventuriers – il a saisi que la peur n’est pas nécessairement un ennemi. « C’est une amie, mais il faut savoir qu’elle est très imparfaite. Encombrée de souvenirs, de projections dans le futur. »

C’est aussi une très mauvaise conseillère. Pendant des années, il s’est préoccupé du sort de son fils cadet, un peu trop téméraire à son goût et secouriste en haute montagne, dans les Alpes françaises, alors que c’est l’aîné qui a été victime d’un accident de parapente. « Même encore aujourd’hui, je me fais des scénarios quand je sais que mon fils cadet est de sortie et j’ai peur. Mais j’essaie de lutter contre ça. »

Gérard Guerrier a compris, aussi, qu’il ne faut pas chercher à « surmonter » sa peur, « même si c’est la première chose qui vient à l’esprit », ajoute-t-il.

Ce qu’il faut, c’est la comprendre, trouver ses racines et revenir à ses peurs brutes pour décider de celles que l’on prend en compte et ne pas se laisser entraîner par les choses qui n’ont pas lieu d’être.

Gérard Guerrier

Une fois la peur bien identifiée, le vrai débat intérieur entre la peur et les motivations peut avoir lieu. « On a tous vécu ce moment où l’on se dit : j’ai peur, mais j’y vais quand même, que ce soit un artiste qui monte sur scène ou un professeur qui entre dans une classe difficile. » En ce sens, nous sommes tous des aventuriers, dit-il. « Nous sommes tous amenés à explorer nos limites et à les repousser. »

Et les sportifs extrêmes ? 

Cela dit, Gérard Guerrier ne croit pas au mythe des aventuriers qui ne connaissent pas la peur. Simplement, leur motivation est probablement plus grande que chez les autres. « Chacun a son cocktail de motivation, dit-il. Et ce cocktail varie en fonction de l’âge, de ce qui se passe dans notre vie. » « À 22 ans, j’ai connu une grosse déception amoureuse et c’est une période où j’ai pris énormément de risques parce que j’attachais moins d’importance à la vie. Après, il y a aussi d’autres motivations plus nobles : repousser ses limites, apprendre à mieux se connaître, s’accomplir. »

Et parfois, c’est la peur qui l’emporte et ce n’est pas plus mal. « Trop souvent, la peur est opposée au courage. Mais ce n’est pas lâche que de reconnaître sa peur et de redoubler de prudence. D’ailleurs, qu’y a-t-il de courageux à sauter d’une falaise pour frôler les mélèzes quand on est chargé de testostérone ? », demande l’auteur.

« La peur est sage, dit Gérard Guerrier. En nous alertant sur la trahison du corps, elle nous aide à faire le deuil de notre invincibilité. »

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Éloge de la peur
Gérard Guerrier
Éditions Paulsen 2019