Si on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose, veut l’adage. Une façon de dire que si on rit de vous, c’est parce que vous en valez la peine.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Depuis le Bye Bye 1970, dans lequel le célèbre Olivier Guimond jouait un Canadien français soûl qui « chumait » avec un anglo au jour de l’An, l’année même de la crise d’Octobre, nous avons une idée un peu angélique du rôle de l’humour dans le « vivre-ensemble ». Ce sketch, a-t-on longtemps pensé, a détendu l’atmosphère. « Mais qu’est-ce qu’on en sait ? », se demande Emmanuel Choquette, doctorant au département de sciences politiques de l’Université de Montréal, et membre de l’Observatoire de l’humour.

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Denis Drouin et Olivier Guimond au Bye Bye 1970

Bonne question. Pas sûr que les deux solitudes se soient rapprochées ce soir-là ni après.

Emmanuel Choquette travaille à une thèse de doctorat dans laquelle il analyse les numéros d’humour portant sur les communautés culturelles. Il veut savoir si ce type d’humour permet de combattre les stéréotypes ou s’il les renforce. Sa thèse n’est pas encore terminée, mais il a déjà constaté une chose : les Arabes et les Noirs sont surreprésentés dans ces numéros. Une blague sur deux, paraît-il.

« C’est étonnant que ce soit confirmé, d’une certaine façon, me dit-il en entrevue téléphonique, et de voir à quel point l’humour est le reflet de la société, comme on dit, de ce qui est présent dans l’espace public. Ce que je constate, c’est que les Noirs sont presque une constante en humour, historiquement, sur le plan des cibles ethniques, et pas juste au Québec. Dans le cas des Arabes, je pense que c’est davantage relié au contexte, qui a été marqué par le 11 septembre 2001 et le débat sur les accommodements raisonnables. Et le lien entre les Arabes ou les musulmans avec le terrorisme est constant. Il n’y a aucune autre communauté ou presque avec laquelle on va faire des blagues reliées au terrorisme. »

On n’en doute pas, car même les humoristes arabes font des tas de blagues là-dessus. Il y a cependant une différence entre l’autodérision ou le fait de jouer sur les stéréotypes dont nous sommes les victimes, dans une sorte de catharsis ou d’exutoire, et faire des blagues sur le sujet quand on n’est PAS arabe. Mais les humoristes blancs, arabes et noirs mis ensemble, s’ils jouent tous sur la même note, ça commence à faire une rengaine, disons.

« C’est une thèse en trois temps, explique M. Choquette. J’analyse les contenus humoristiques qui parlent de diversité ethnique et culturelle au Québec, je regarde les communautés ciblées, et après je rencontre des gens de l’industrie de l’humour pour voir ce qu’ils en pensent. Et troisièmement, c’est le dernier objectif, je veux des expériences pour voir quels sont les impacts de ces numéros-là sur les publics. »

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Emmanuel Choquette, doctorant au département de sciences politiques de l’Université de Montréal, et membre de l’Observatoire de l’humour

Son corpus s’appuie sur des numéros qui abordent le sujet, et non des humoristes précis, entre 2006 et 2018, « ce qui correspond à la période des accommodements raisonnables jusqu’à l’élection de la CAQ » note-t-il. Le matériel de base est fait de 76 numéros créés par une trentaine d’humoristes dont la moitié sont issus de la diversité.

Une fois, c’t’un Italien…

Mon amoureux possède une petite collection de vinyles que les comiques de cabaret vendaient beaucoup dans les années 60 et 70. Une écoute attentive de ces artefacts nous fait prendre conscience que les cibles des humoristes évoluent avec les vagues migratoires, et à cette époque-là, on tapait allègrement sur les Italiens. Je pense que ce qui fait le plus rire mon chum là-dedans, c’est ma face consternée quand j’entends ces blagues. « Comment tu le sais qu’un Italien est passé dans ta cour ? Les poubelles sont vides pis la chatte est enceinte (public hilare) ! » N’ayant pas connu ces années-là, je ne comprends pas pourquoi les Italiens s’attiraient des trucs pareils, mais j’imagine que ce genre de blague peut être repris envers n’importe quelle communauté fraîchement arrivée dans une société.

« Une religion n’est pas une race », entend-on souvent comme argument quand on critique les musulmans ou quand on se moque d’eux.

Au Québec, le groupe Les Cyniques n’a-t-il pas vertement attaqué la religion catholique ? Oui, bien sûr, et on s’en délectait. « On riait de la religion catholique parce qu’on riait du pouvoir, souligne Emmanuel Choquette. Dans le cas de la religion musulmane, on ne peut l’associer au pouvoir. Au contraire, ils sont ciblés. Je pense que c’est plus relié à des éléments de peur ou alors parce qu’on en parle beaucoup. J’ai constaté que la majorité blanche au Québec va faire moins de blagues sur le caractère ethnique, mais plus sur la religion. Plus sur les musulmans. Autrement dit, les Blancs rient plus des musulmans que les musulmans rient des musulmans et c’est la religion qui remporte la palme de laquelle on va rire. »

L’humour est-il si vertueux que ça ?

Emmanuel Choquette n’est pas là pour faire la morale et déterminer ce qui devrait nous faire rire ou non, mais il trouve tout de même aberrant qu’on ne se penche pas plus sur les impacts de ces numéros sur les personnes ciblées. Selon lui, les études sur le sujet sont rares dans le monde francophone. « On tient pour acquis que cet humour vient détendre, qu’il crée des ponts, que ça vient détruire des stéréotypes, or, bien des fois, on n’en sait rien. Et c’est ça, le problème. Je veux sortir d’une idée que je trouve toujours étonnante, c’est-à-dire à quel point on a tendance à donner une confession automatique à la blague parce que c’est une blague ou des éléments extrêmement vertueux à l’humour sans évaluer la possibilité d’éléments moins vertueux. »

Il mentionne à ce sujet des études qui ont été faites en France sur le Jamel Comedy Club. « On y soulignait que, quand Jamel Debouzze fait des blagues sur les Maghrébins en France, il peut y avoir un effet stigmatisant sur la communauté, ça peut nourrir l’image du Maghrébin ou de l’Arabe voleur et fainéant. »

Mais les stéréotypes ne sont-ils pas un matériau de base pour les humoristes ? Dans ses recherches, le Québécois blanc « de souche » n’est pas non plus épargné par le stéréotype : son image n’est jamais loin de celle d’Elvis Gratton. « Oui, c’est la caricature, convient Emmanuel Choquette. Le principe de la caricature est de prendre un trait et de le grossir, de le tourner en dérision, c’est la base même de l’humour. La généralisation est la base d’une bonne blague. Mais les référents changent et évoluent en fonction du contexte. Il fut un temps où on considérait les femmes comme des subalternes, et il y avait des blagues qui venaient avec ça qui forcément participaient à entretenir les stéréotypes. Par exemple, qu’elles étaient des mauvaises conductrices. Maintenant, ces blagues-là font moins rire les gens et comme par hasard, les femmes sont plus nombreuses à conduire, plus présentes dans l’espace public… et en humour. Les jokes de mononcles continuent d’être, mais elles sont moins fortes. »

Le deuxième niveau

« Qu’on soit issu d’une communauté minoritaire ou pas, la question demeure fondamentale : qu’est-ce que ça fait d’entretenir ces stéréotypes-là ? », insiste le chercheur, qui estime que c’est plus la facilité que le racisme qui explique les tirs groupés de blagues envers des communautés. « Tu es seul sur scène, tu veux faire rire, note-t-il. Pourquoi on commence tout le temps avec des “Bonjour, comment ça va, êtes-vous en forme ?” Pour créer un contact, un lien. Et à ce moment-là, on va trouver des jokes en dessous de la ceinture et des cibles faciles. »

Quant au fameux deuxième niveau, il estime qu’on tient pour acquis le fait qu’il faut le comprendre. « Et parce que certains sont en mesure de le saisir, il faudrait automatiquement ne pas se poser la question. Comme si on voulait responsabiliser les publics, sans se poser de question sur les effets. Pourtant, dans le cas de la publicité répétée, par exemple, nous savons qu’elle a un effet. »

Finalement, Emmanuel Choquette, qui déposera sa thèse l’été prochain, se penche sur cette idée un peu magique voulant que l’humour soit intrinsèquement rassembleur, peu importe ce qu’on en fait, parce que c’est de l’humour. Comme une évidence qu’on n’a pas encore interrogée. Ça ne mérite pas tant une risée qu’une bonne réflexion.