Le bonheur est rarement facile ou permanent. Qu’à cela ne tienne, cet état de grâce est à la portée de tous, malgré les épreuves de la vie, voire grâce à elles. La Presse rencontre chaque semaine quelqu’un qui semble l’avoir apprivoisé.

Ève Dumas
Ève Dumas La Presse

Lorsqu’on lui demande son indice de bonheur, Myriam Turenne répond sans hésiter : « 11 sur 10 ! » Il faut dire que nous l’attrapons alors qu’elle est encore sous l’effet du soleil de la Californie, où elle a chanté et fait du yoga pendant six jours, au Bhakti Fest. Elle flotte.

La vie a été particulièrement souriante pour la trentenaire, ces dernières années. Évidemment, c’est une question de perspective. « J’ai 35 ans, je n’ai pas de chum, je vis en colocation à Montréal, je donne quelques cours de yoga par semaine, je ne sors plus… mais je n’ai jamais été aussi heureuse ! », affirme celle qui vient de lancer un premier album de chants yogiques, intitulé Invincible.

Myriam a déjà eu tout ce que la société occidentale nous renvoie comme image du bonheur : un chum, une grosse maison, une voiture, un boulot payant comme directrice artistique dans une agence de pub et même une petite entreprise de gâteaux-sucettes (« cake pops »), on the side.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La musique est une des clés du bonheur de Myriam.

Mais l’image de « vie parfaite » projetée cachait une détresse profonde : une relation malsaine, un emploi épuisant qui l’amenait souvent à travailler le week-end — « alors que j’avais, en plus, une commande de 1 000 cake pops à produire ! » —, une maison qui coûtait trop cher, d’autant plus que son conjoint avait décidé de retourner aux études, etc.

Deux burn-out plus tard, Myriam a tout laissé derrière elle et s’est lancée à la pige. « Mon sentiment était celui de ne plus avoir de vie. J’étais complètement déracinée », raconte- t-elle en sirotant son chaï au lait d’avoine du café La Finca, à Montréal. Elle décide alors de faire un voyage en Asie pendant trois mois. À la fin de ses pérégrinations, la jeune femme participe à une retraite de yoga, de méditation et de chant, au Cambodge. C’est en 2016.

Là-bas, j’ai reçu un traitement d’acupuncture. Ça devait durer 20 minutes. Finalement, je suis restée sur la table pendant une heure ! L’acupuncteur m’a dit : “Tu es incapable de relaxer.”

Myriam

Vibrer pour le chant

À son retour au Québec, Myriam s’est mise à se lever à 5 h pour méditer. Opération relaxation ! Puis elle s’est inscrite à un cours de yoga dans une boutique Lululemon. C’est là qu’elle a eu son premier contact avec la professeure Frances Vicente, certifiée en yoga Jivamukti. « Elle est arrivée avec son harmonium. Elle nous a fait chanter des mantras et méditer. C’était comme au Cambodge. Le même genre d’énergie. »

Peu de temps après, Myriam s’est inscrite à la formation pour devenir professeure de yoga dans le centre où Frances enseigne, soit Luna Yoga, dans le Vieux-Montréal. Certes, elle aime la pratique physique du yoga, les asanas, mais c’est le chant qui la fait vraiment vibrer. Les mantras ne sont pas enseignés dans tous les centres de yoga en activité aujourd’hui. C’est une pratique de piété qui fait peur à bien des nouveaux adeptes. Mais pas à Myriam.

Petite, elle a joué du piano. Après l’université, elle a suivi des cours de chant. « Quand je n’allais pas bien, dans la vie, je m’installais au piano et je chantais. » C’est le livre Music and Mantras, de la pointure du chant yogique Girish, qui a relié tous ses acquis. Elle est tombée sur cet ouvrage par hasard, pendant un voyage en Inde, une fois sa formation terminée chez Luna Yoga. « Je ne savais même pas que ça pouvait exister comme métier, faire de la musique dans le milieu du yoga. »

Rapidement, elle a contacté l’auteur et musicien californien et a commencé à suivre avec lui des cours d’harmonium, sur Skype. Voyant qu’il avait affaire à un talent précieux, Girish a invité Myriam à l’accompagner dans quelques concerts qu’il donnait au très réputé Kripalu Center for Yoga & Health, au Massachusetts.

Repartir à zéro

Tout ça ressemble peut-être à un début de conte de fées, mais c’est qu’on passe un peu vite sur l’incertitude qui accompagnait Myriam dans tout le processus. Cela dit, le fait d’avoir « tout perdu » d’un coup quelques années plus tôt avait convaincu la jeune femme d’une chose : la vie continue !

« Un matin d’avril 2018, une amie m’a traînée aux Creative Mornings. Jean-Daniel Petit, fondateur de BESIDE [magazine et festival] et cofondateur d’Abitibi & Co, donnait une conférence sur le courage. Il a dit : “Si ton projet ne te fait pas peur, c’est que ce n’est pas un vrai projet.” À la fin de la conférence, je suis allée le voir et j’ai dit : “Bonjour, je suis Myriam, je travaille en pub depuis 10 ans, et aujourd’hui, je quitte ma job !” Puis j’ai annoncé la nouvelle dans mes réseaux sociaux. »

Des proches ont trouvé un peu hardi son grand saut dans le vide, mais la principale intéressée, elle, a senti un poids énorme se soulever de ses épaules. Le jugement qui lui faisait le plus peur n’était pas celui de ses amis ni celui de ses collègues, mais celui de son père.

« Mon père a une ferme laitière. Il a travaillé vraiment fort et a été très exigeant avec mon frère et avec moi. Pour lui, la vie, le travail ne sont pas faits pour être faciles. » Heureusement, la relation père-fille avait fait de belles avancées grâce à un voyage à Memphis à l’initiative de Myriam, un an plus tôt.

« Quand je lui ai annoncé que j’abandonnais le graphisme et la direction artistique, il m’a dit que ma grand-mère portait le nom de la sainte patronne de la musique, Cécile, et qu’il ferait tout pour m’aider. »

La semaine suivante, Myriam suivait un nouveau cours avec son mentor, Girish, qui suggérait à sa talentueuse élève de composer un album. Il s’est même engagé à le produire. La suite des choses, c’est le bonheur !

Questionnaire bonheur

Une définition du bonheur

« Je pense que ma définition du bonheur est une citation de Shri Brahmananda Sarasvati : “Le yoga est l’état dans lequel il ne te manque rien.” » Shri Brahmananda Sarasvati (1868-1953) est un des maîtres à penser du yoga Jivamukti que pratique Myriam.

Un geste concret fait quand ça va moins bien

« Je chante ! Tu sais, l’état de bien-être ressenti après un cours de yoga ? Pour moi, le chant, c’est 10 fois plus puissant que le buzz généré par une pratique de postures. Je sors complètement de ma tête. Je m’assois au piano, dans un état d’ouverture, et la musique vient. »

Un ennemi du bonheur

« Nos mantras quotidiens ! On est toujours en train de s’en répéter : “J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim. Je suis fatiguée. Je suis fatiguée. Je suis fatiguée. J’ai dit quelque chose d’inopportun. Je suis nulle. Je ne serai jamais capable.” La grande majorité du temps, c’est négatif. Calmer cette petite voix qui fait un bruit constant peut faire le plus grand bien. La remplacer par du positif, c’est encore mieux ! »