Il a été dit de Greta Thunberg qu’elle était manipulée, manufacturée, presque pas humaine et qu’elle servait de « bouclier » au discours environnemental. Qu’elle devrait retourner en classe, aussi. Léa et Alice, deux élèves de Montréal, se sont fait dire la même chose. Pourquoi ces porte-drapeaux de l’environnement sont-ils pris pour cible ?

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Elles ont 16 ans. Le même âge que Greta Thunberg. Léa Côté-Asswad et Alice Proulx De Lamirande marchent elles aussi pour le climat, depuis le printemps. Elles marcheront encore aujourd’hui à la suite de l’icône suédoise, littéralement dans ses pas, puisqu’elle est de passage à Montréal.

« Je trouve ça extraordinaire, ce qu’elle a fait. Elle a parti ça toute seule », s’exclame Léa, faisant valoir que ces marches ont attiré l’attention sur les changements climatiques. Alice renchérit : « Je trouve incroyable qu’elle soit allée aussi loin et qu’elle ait pu rencontrer des gens aussi haut placés dans la société, à 16 ans, à propos d’une chose importante : notre planète Terre. »

Greta, pour Léa et Alice, c’est une inspiration. Greta, par ses critiques, c’est une empêcheuse de tourner en rond. L’intellectuel français Michel Onfray, dans une charge publiée l’été dernier, a notamment critiqué le supposé aplaventrisme des adultes devant des « enfants rois » comme la jeune Suédoise (aussi décrite comme un cyborg sans âme) et a écrit qu’elle était un produit « manufacturé », « manipulé ».

PHOTO JEENAH MOON, REUTERS

La militante environnementaliste suédoise Greta Thunberg

Maxime Bernier l’a qualifiée de « mentalement instable », début septembre, et voit en elle une jeune écoanxieuse qui veut faire peur à la société. Il s’est excusé de la référence à l’état mental de l’adolescente, mais a néanmoins dit qu’il la croyait manipulée et, après l’avoir critiquée, a affirmé qu’elle était justement utilisée comme « bouclier » pour empêcher la critique. « C’est ça, le vrai scandale », a-t-il écrit sur Twitter.

« Super insultant »

Léa et Alice en voient passer des commentaires comme ça sur Greta. Elles essuient aussi des critiques. « C’est incroyable comment on se fait basher », constate Alice. Elle pense surtout à ces gens qui reprochent aux élèves de sécher les cours pour manifester. « C’est super insultant parce que c’est quelque chose qui nous tient à cœur », dit-elle. Léa se sent moins visée personnellement, mais croit que l’enjeu fait peur. Que la société n’est pas non plus habituée à voir ses jeunes se faire entendre comme ça.

Aurélie Sierra, sociologue de l’environnement, constate à peu près la même chose. « Ça fait longtemps qu’on parle des générations futures quand il est question d’environnement et de changements climatiques. On fait les choses pour “les générations futures”. La génération future dont on parlait il y a 15 ou 20 ans est là, souligne-t-elle. Et elle est dans la rue. On n’était pas prêts [comme société], je crois. »

Il est pourtant tout à fait normal que ces jeunes soient interpellés par les enjeux environnementaux, selon la sociologue : ils ont été élevés comme ça. 

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La sociologue de l'environnement Aurélie Sierra

On a travaillé très fort pour que cette génération soit plus éduquée sur ce plan et pour qu’elle construise un monde plus durable. On ne peut pas leur reprocher, maintenant, de le demander de manière très frontale dans la rue. 

Aurélie Sierra, sociologue de l’environnement

Prendre la parole

Léa et Alice ne se contentent pas de marcher sur les heures de classe. Elles s’impliquent aussi dans le Comité vert de leur école, Père-Marquette. Ce comité a repris du tonus depuis l’an dernier. Léa croit que c’est parce que les élèves se sentent plus concernés et aussi parce que ce sont désormais des jeunes qui le pilotent. « Quand c’était un professeur, on dirait qu’on ne se sentait pas trop à notre place, moins à l’aise », réfléchit-elle.

« Avant, c’était le prof qui parlait. Là, c’est nous qui prenons la parole », ajoute Alice. Ce n’est pas anodin : les deux adolescentes ont l’impression d’avoir plus de pouvoir sur leurs actions et les orientations du comité. « Nos réunions, c’est nous qui les organisons, qui décidons de quoi on veut parler, dit-elle. Greta Thunberg aussi, c’est ça : elle a choisi son combat, elle prend la parole, ce n’est pas une autre personne qui parle à sa place. »

Quelle est leur priorité à l’école ? « La cafétéria ! », lancent d’une même voix les deux élèves de cinquième secondaire. Puis, elles nomment pêle-mêle ce qui est à bannir ou à changer : éliminer les ustensiles en plastique à usage unique (« On n’en veut plus ! ») et les verres en styromousse, instaurer le compostage, élargir le recyclage et introduire « plus de plats végés » ! « Si on réussit à avoir tout ça, ce sera énorme, juge Alice. Mais c’est énormément de démarches. »

Les voix de la raison ?

Il reste beaucoup de sensibilisation à faire, selon les deux adolescentes. Auprès des jeunes, pas tous aussi informés et mobilisés qu’elles, et auprès des adultes. « Il y a des gens qui s’en foutent, qui veulent juste continuer à faire leurs petites affaires et mener leurs petites vies, croit Léa. D’autres qui finissent par se dire : ouin, c’est pas con, ce qu’elle dit. »

L’autre grande raison pour laquelle le discours de Greta Thunberg dérange autant, selon Aurélie Sierra, c’est qu’il touche une corde sensible. « Je crois que c’est ça, le nœud, précise-t-elle. Elle adresse un message qui, parfois, peut être culpabilisant, mais qui met surtout au jour l’inaction. […] Les gens qui la critiquent se rendent bien compte qu’elle a raison, mais il est difficile de l’admettre publiquement sans perdre la face. »

« Il n’y a rien de violent dans ce qu’on fait. C’est pacifique, c’est basé sur des faits scientifiques et ça touche tout le monde, sans exception. Même le plus riche des États-Unis, dans sa grosse maison, ça le touche », fait valoir Alice. « Il est important qu’on se rende compte de ce qui se passe autour de nous, ajoute Léa. Moi aussi, j’en ai fait des affaires qui ne sont pas correctes pour l’environnement et j’en fais encore… Mais je pense que, petit à petit, on va être capable d’aller loin. »

Rejoingez-nous

Le manifeste de Greta Thunberg, Rejoignez-nous, est en vente en librairie. Il regroupe certains de ses discours prononcés au début de l'année et l'an dernier à Davos, Helsinki et Stockholm, entre autres.

IMAGE FOURNIE PAR KERO

Rejoignez-nous, de Greta Thunberg