Les nouvelles technologies et le manque de relève contribuent à la disparition graduelle de certains métiers autrefois essentiels. Chaque semaine pendant l’été, La Presse rencontre des gens qui exercent encore de « vieilles » professions.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Avant d’arriver au Québec en 2006, Régis Eroyan a travaillé sur le château de Chambord, sur plusieurs cathédrales ainsi que sur la fabuleuse façade du monastère royal de Brou, à Bourg-en-Bresse, en France. Mais c’est ici qu’il a choisi de parfaire son art, au service du patrimoine québécois.

« Je me suis associé au patrimoine québécois parce que je crois que c’est là que l’on trouve l’essence de l’endroit où l’on vit », nous explique le tailleur de pierre en nous montrant l’une de ses dernières réalisations – un escalier devant une résidence de Westmount. C’est donc à travers la pierre qu’il s’est imprégné du patrimoine bâti du Québec, notamment en œuvrant sur plusieurs édifices patrimoniaux reconnus, tout en travaillant sur des créations tout à fait contemporaines.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Le tailleur de pierre Régis Eroyan pose avec l’une de ses plus récentes réalisations : un escalier de pierre devant une résidence de Westmount.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Les outils du tailleur de pierre Régis Eroyan

Malheureusement, il y a très peu de véritables tailleurs de pierre pour perpétuer la tradition au Québec. Pas plus de cinq à dix, selon Régis Eroyan. « Les connaissances en taille de pierre ont été perdues au Québec, soutient-il. Il y a donc des maçons qui s’improvisent tailleurs de pierre et qui font des erreurs parce qu’ils ne savent pas comment interpréter le sens de la pierre et la faiblesse de certains matériaux. Je suis d’ailleurs souvent passé derrière pour réparer des erreurs, et c’est dommage parce que certains vont croire que la pierre n’est pas appropriée. C’est très nuisible au métier. » 

« Des règles strictes »

Régis Eroyan insiste donc sur la connaissance de la stéréotomie, l’art de la découpe et de l’assemblage de la pierre pour en faire des éléments architecturaux. « C’est l’ensemble des connaissances liées au savoir-faire médiéval qui est peu connu parce qu’il n’a pas été interprété depuis longtemps, affirme M. Eroyan. C’est en fait la science de la pierre ; ce que je fais est donc bien plus un travail d’artisan qu’un travail d’artiste. On n’improvise rien, on suit des règles strictes, des contraintes architecturales précises. » Les tailleurs de pierre s’appuient notamment sur des traités où sont développées les techniques de dessin permettant de représenter les ouvrages, ce qui est aussi utile en charpenterie traditionnelle.

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Le tailleur de pierre Régis Eroyan a récemment réalisé cet escalier de pierre installé devant une résidence de Westmount.

L’escalier que Régis Eroyan nous a montré est un bel exemple de ce que représente la taille de pierre. C’est plus de 1300 kg de pierre extraite à Saint-Marc-des-Carrières, dans la région de Portneuf, taillée avec précision en pièces qui doivent s’imbriquer au millimètre près. « Ça a nécessité deux semaines d’ouvrage en atelier et deux autres grosses semaines pour l’assemblage sur place », explique l’artisan établi à Laval. 

On n’a pas droit à l’erreur : un millimètre d’écart sur la marche d’en haut entraîne un trou de plusieurs millimètres à la base.

Régis Eroyan, tailleur de pierre

Plusieurs pièces ont été fabriquées en atelier, notamment les marches, mais les limons ont été taillés sur place et devaient s’insérer parfaitement à la structure. Un seul petit ajustement a été nécessaire avant d’introduire la dernière pièce de 130 kg.

Un travail fait sur mesure, sans pareil ailleurs dans la région, au point que l’accord du conseil municipal de Westmount a été nécessaire avant d’aller de l’avant. « Les entrepreneurs et les architectes n’ont pas de références dans la production d’ouvrages de pierre complexes, explique l’artisan originaire du Beaujolais. Par contre, plusieurs comprennent l’importance de la taille de pierre. Il y a des gens de qualité ici, mais ça prend une consolidation de leur expérience. »

Selon Régis Eroyan, le réflexe de certains entrepreneurs est pour l’instant de faire réaliser les pièces complexes directement en France… pour ensuite les faire livrer par bateau. « Il y a une demande énorme, c’est vraiment un métier qui est en demande de renaissance, soutient-il. Il faut maintenant accompagner les jeunes à se développer. »

« Mêler le moderne et le traditionnel »

Il existe bien un programme professionnel en taille de pierre à Lac-Mégantic, mais, selon Régis Eroyan, il est davantage destiné à la découpe de plans de travail et de monuments funéraires. « Personnellement, j’ai passé 10 ans de formation en compagnonnage en France, il faut donc plusieurs années pour acquérir les compétences et l’expérience qu’exige la taille de pierre », affirme-t-il.

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« Personnellement, j’ai passé 10 ans de formation en compagnonnage en France, il faut donc plusieurs années pour acquérir les compétences et l’expérience qu’exige la taille de pierre », affirme Régis Eroyan.

J’estime donc que ça nécessite 1600 heures pour apprendre la base du métier dans tous ses aspects. Après quoi, il faut une structure de compagnonnage, des formations en entreprise pour obtenir une reconnaissance de métier.

Régis Eroyan, tailleur de pierre

En cours d’élaboration, le projet d’Institut québécois des métiers patrimoniaux du bâtiment pourrait répondre aux besoins de relève.

La formation doit par ailleurs inclure la maîtrise de matériel moderne, comme des outils pneumatiques ou même des machines de découpage numérique – « il faut toutefois s’assurer d’avoir les connaissances pour faire la programmation adéquate et préparer les dessins architecturaux », avertit Régis Eroyan.

« Pour avoir une recette parfaite, il faut mêler le moderne et le traditionnel, suggère le tailleur de pierre de 38 ans. Mais il ne faut surtout pas oublier ce qui a été fait ; à savoir que c’est possible de faire une voûte en pierre et que ça tienne ! D’accord, c’est plus cher, mais ça confère une pérennité exceptionnelle à l’édifice, c’est sûr que ça a sa place. »

La profession en trois questions

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Selon Régis Eroyan, très peu de véritables tailleurs de pierre exercent ce métier chez nous. « Les connaissances en taille de pierre ont été perdues au Québec », soutient-il.

Depuis quand ?

« Ça fait 23 ans. J’ai appris le métier directement en compagnonnage après l’école secondaire, d’abord en obtenant mon certificat d’aptitude professionnelle. J’ai ensuite poursuivi en autodidacte en me trouvant du compagnonnage un peu partout en France. »

Comment a-t-il commencé ?

« Je suis un amoureux du patrimoine, de l’architecture, et quand mon frère aîné a commencé le compagnonnage en ébénisterie, j’ai pu rencontrer des tailleurs de pierre qui restauraient une église. Je suis tombé amoureux de ce qui se fait en pierre. »

Si c’était à refaire ?

« Je ferais exactement la même démarche, surtout que le voyage m’a permis de rencontrer des gens extraordinaires, ce qui m’a permis de devenir qui je suis aujourd’hui. »