Au fil des déménagements, on laisse derrière divers objets qui nous ont un jour été chers. Mais, jamais autant que lorsqu’on quitte sa maison pour un appartement en résidence. Quels sont les objets qui nous suivent jusqu’à notre destination possiblement finale ? Des aînés nous présentent ce qu’ils ont de plus précieux.

Publié le 14 mai
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

La lettre d’un patriote

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Attachée à l’histoire et à la généalogie, Suzanne Rolland a conservé plusieurs objets ayant appartenu à sa grand-mère, Rosalie Loranger, dont une lettre écrite par le grand-oncle de celle-ci, Louis-Joseph Papineau.

Des morceaux d’une histoire familiale, mais aussi, par la bande, de celle du Québec, se trouvent à la résidence Élogia, à Montréal, dans l’appartement de Suzanne Rolland. Parmi eux, une lettre datée de 1867 que Louis-Joseph Papineau a écrite à sa nièce qui organisait alors une fête pour célébrer le retour de voyage de noces de sa fille, Rosalie Loranger, la grand-mère de Suzanne.

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Il écrit : « Nous parlerons de leur admiration pour New York, la plus belle création sociale du Nouveau Monde […], de leur admiration pour le sublime Niagara qui deviendra un but de pèlerinage plus fréquenté que ceux de la Mecque et de Bénarès. »

Lorsqu’elle a emménagé dans son deux et demie, Suzanne Rolland a apporté plusieurs objets ayant appartenu à sa famille (elle est la fille de la journaliste, auteure et femme politique Solange Chaput-Rolland). Mais elle a aussi donné plusieurs meubles à ses enfants et en a vendu d’autres. « Les gens, en général, ont tellement de difficulté à se séparer [des objets] qu’ils emmènent tout. Ils ont souvent de gros meubles. Ça fait qu’ils vivent à l’étroit. Je voulais vivre dans un endroit aéré. »

Une tapisserie en souvenir des noces

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Normande Guimond et Claude Lamarre sont attachés à cette tapisserie achetée en France, lors de leur voyage de noces.

Deux étages plus haut, chez Normande Guimond et Claude Lamarre, c’est une autre époque et un autre pays qui sont représentés. Les deux sont de grands voyageurs. Particulièrement M. Lamarre, qui a visité les cinq continents. Leur quatre et demie est agrémenté de souvenirs de voyage. Mais en passant d’une maison à un appartement, « il a fallu sélectionner beaucoup », remarque Mme Guimond.

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La tapisserie raconte un peu l’histoire du prince Arthur avec les chevaliers de la Table ronde. Il y avait un chevalier qui était amoureux de la femme d’Arthur.

L’un des objets dont ils ne se départiront jamais est une tapisserie achetée au Palais des papes à Avignon, en France, lors de leur voyage de noces. « Ça faisait un bout de temps qu’on vivait ensemble. Pour l’année 2000, on voulait faire quelque chose de spécial, alors on a décidé qu’on allait se marier ! raconte M. Lamarre. La tapisserie raconte un peu l’histoire du prince Arthur avec les chevaliers de la Table ronde. Il y avait un chevalier qui était amoureux de la femme d’Arthur. » Une scène du Moyen Âge qui trône maintenant dans leur salon.

Les albums d’une vie

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Marguerite Houle rassemble les fragments de sa vie dans des albums. « C’est un peu comme si c’était ma biographie que j’écrivais. Peu importe la page que j’ouvre, c’est vivant. »

Marguerite Houle a eu une vie bien remplie. Animatrice à la télé de Québec CFCM-TV dans les années 1960, attachée politique de la députée de Marie-Victorin en 1992, entrepreneure, elle a aussi été mariée à un militaire, ce qui l’a amenée à vivre en Allemagne. Initiée au scrapbooking par sa mère, qui lui avait suggéré de découper ses rêves, elle a poursuivi l’exercice au fil des ans, regroupant dans des albums les moments importants de sa vie, depuis sa naissance en 1939. Ici, des photos de la famille et des amis, là, des billets de spectacle et des coupures de journaux portant sur des évènements et des personnalités qui l’ont marquée. « Il y a aussi des secrets cachés sous les photos, confie-t-elle. C’est ceux qui en hériteront qui pourront voir. »

Une soixantaine d’albums garnissent maintenant sa bibliothèque et l’exercice se poursuit. « C’est un peu comme si c’était ma biographie que j’écrivais. Peu importe la page que j’ouvre, c’est vivant. »

Ses albums l’ont suivie dans sa vingtaine de déménagements. « Chaque objet a une signification particulière. Je ne garde que ce qui m’a rendue heureuse. »

Un mur de souvenirs

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Éliane Francœur et une partie de sa collection de masques

Quand elle est passée d’un appartement de trois chambres à coucher à un deux et demie en septembre dernier, Éliane Francœur a dû elle aussi se défaire de plusieurs meubles. Ses souvenirs à elle sont sur les murs. Depuis une vingtaine d’années, elle collectionne les masques. Tous des souvenirs de voyage ou des cadeaux de proches. Plusieurs viennent du Mexique, d’autres de Chine, d’Afrique du Sud, du Pérou ou de Cuba.

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Ces masques sont tous des souvenirs de voyage ou des cadeaux de proches.

« J’ai arrêté d’en acheter parce que je n’ai plus de place, souligne-t-elle. J’en ai donné aussi. J’en avais une cinquantaine. Je n’ai pas compté combien il m’en reste. » Ses masques l’ont suivie dans ses cinq derniers déménagements. « Ce sont mes biens les plus précieux parce que ce sont des souvenirs de vie. Voyager est un de mes grands plaisirs. Pour moi, tout le reste peut être remplacé, mais ça, non. »

Sa sœur en peinture

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Gisèle Beaulieu et son conjoint, Raynald Corbeil.

D’aussi longtemps qu’elle se souvienne, Gisèle Beaulieu a toujours voulu une petite sœur. Elle n’aura que des frères, venus en paquet de quatre. En 1985, alors qu’elle cherche une toile pour décorer son nouvel intérieur, elle tombe sur une toile de l’artiste montréalaise Liane Abrieu, intitulée Petite sœur.

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La toile Petite sœur, peinte par Liane Abrieu, a toujours trôné dans la chambre à coucher de Gisèle Beaulieu.

« Je suis restée bouche bée, je ne savais plus quoi dire et j’ai eu un frisson », se souvient-elle en relatant l’histoire dans ses moult détails. Frisson aussi elle a eu quand elle a vu le prix, qui dépassait largement son budget. Mais habitée par cette toile des semaines plus tard, elle est retournée à la galerie où elle a retrouvé le tableau dans l’antichambre. Il y avait été placé en vue d’un vernissage auquel Mme Beaulieu a assisté. Depuis, la toile ne l’a jamais quittée. « Ma petite sœur que je n’ai jamais eue physiquement, je l’ai en toile depuis une quarantaine d’années. »

Un lit bien choisi

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Le lit de Michel Richard l’a suivi de Montréal à Farnham, puis chez son fils et enfin, dans son appartement en résidence.

L’appartement de Michel Richard est meublé de façon spartiate. Les quelques objets de « son ancienne vie » qui l’ont suivi ont été minutieusement choisis, comme ce fauteuil Wassily de l’architecte et designer Marcel Breuer (qu’il conserve malgré son inconfort !), une console et quelques œuvres d’art. « Mais rien qui me plaise autant que mon lit », nous dit-il.

Un achat qu’il a fait en 1990 chez Meubles Re-No. « C’est du pur italien : base laquée, sommier en lattes comme on en trouvait rarement à l’époque, tête de lit inclinable en cuir et deux tables de chevet laquées elles aussi, plateau réglable en hauteur et pivotant, lampes intégrées, décrit-il. Il ne manque qu’une chose : il ne change pas les draps tout seul ! »

Il avoue l’avoir acheté alors qu’il n’en avait pas besoin, mais 30 ans plus tard, il n’est pas question de s’en défaire. « Quand j’ai emménagé ici, j’aurais aimé avoir un plus petit appartement que le trois pièces sur lequel j’ai dû me rabattre, mais le lit n’entrait pas dans une plus petite surface. »

L’antre du sculpteur

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Jacques Gauthier s’adonne à la sculpture sur bois dans l’atelier de la résidence Station Est qu’il partage avec d’autres résidants.

L’objet le plus précieux de Jacques Gauthier n’entre pas dans son appartement. Il est installé dans un petit local caché au fond du garage de sa résidence : « l’atelier ». C’est là qu’il a mis la table et les ciseaux qu’il utilise pour faire de la sculpture sur bois. Certains ciseaux ont été fabriqués par son grand-père et offerts à son père qui les a utilisés à sa ferme laitière.

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Les œuvres de Jacques Gauthier sont exposées sur les murs de son appartement.

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Ces ciseaux lui ont été donnés par son père, qui les avait lui-même reçus de son père.

« C’est mon chez-nous. On est-tu bien ! », lance-t-il en nous faisant entrer dans son antre, qu’il partage avec quelques voisins ayant eux aussi apporté leurs outils. La direction de la résidence Station Est leur a même acheté un banc de scie.

Sans cet espace, cet ancien policier ne pourrait pas pratiquer chez lui cette passion qui le suit depuis 1985. Il a même remporté des concours provinciaux. Le sculpteur ne manque pas d’inspiration. À voir son appartement, ce sont peut-être les murs pour exposer ses œuvres qui viendront bientôt à manquer !

La courtepointe de grand-maman

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Émilienne Tremblay conserve précieusement, dans son appartement de la résidence Boréa à Blainville, cette courtepointe confectionnée par sa grand-mère.

La grand-mère d’Émilienne Tremblay avait des doigts de fée. Chapelière, elle a aussi confectionné, pour ses six petits-enfants, des courtepointes. Mme Tremblay a toujours la sienne : une grande courtepointe blanche, aux motifs de fleurs vert et rouge, piquée à la main. « Je ne m’en départirai pas. Elle est dans mon coffre. Je n’ose pas la sortir. Il faudrait bien que je l’utilise à un moment donné. Mais c’est que je connais la valeur du temps qu’elle a mis là-dedans. »

Émilienne Tremblay aussi aime l’artisanat. « J’avais un duplex. J’étais toute seule depuis trois ans, après la mort de mon mari. J’avais une pièce juste pour mon artisanat. C’était comme un magasin. Je ramassais pour ma retraite. J’ai dû me départir de beaucoup de choses auxquelles je tenais. »

Des livres pas ordinaires

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Chantal Seigneur habitait Pierrefonds avant de déménager à Laval.

Chantal Seigneur aime les beaux livres. Dans sa maison, qu’elle a habitée pendant 61 ans avant de déménager dans un appartement à la résidence lavalloise iVVi, en 2020, elle en possédait plusieurs.

« J’ai toujours été une acheteuse compulsive. J’achetais des collections. J’en ai donné beaucoup. » Parmi ceux qu’elle a gardés, il y a ces coffrets confectionnés par Jacqueline Lellouche, l’ancienne présidente du club de lecture « Le cercle des 10 fermières » auquel Mme Seigneur a participé jusqu’en 2017.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Ces coffrets que conservent Chantal Seigneur contiennent une œuvre littéraire en livre de poche ainsi que le film qui en a été tiré.

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La bête humaine, avec le chemin de fer qui orne la couverture du livre, est l’un de ses coffrets préférés.

Les 10 femmes se recevaient à dîner à tour de rôle un mercredi par mois pour parler de littérature. À la fin de l’année, leur présidente leur remettait un coffret qui réunissait un livre ainsi que la cassette du film qui en avait été tiré. Un travail de reliure magnifique. « Il m’en reste 18. J’en ai donné deux à mon petit-fils il y a deux ans. Depuis ce temps, je n’ai pas continué. » Elle y est encore trop attachée pour les laisser aller.

Rectificatif
Une version précédente de ce texte indiquait que la lettre de Louis-Joseph Papineau avait été écrite en 1887. Celle-ci date plutôt de 1867.