(Damas) Un beau matin, les habitants du vieux Damas ont vu à leur réveil quelque 15 000 colombes en céramique suspendues au détour des ruelles étroites de leur quartier, dans le cadre d’une exposition racontant les années de guerre en Syrie.

Publié le 14 avril
Maher AL MOUNES Agence France-Presse

Intitulée « Il était une fois… une fenêtre », l’exposition a été pensée par Bouthaina Al-Ali, enseignante à l’école des Beaux-Arts de Damas, qui voulait organiser l’évènement avant le début du conflit en 2011.

« Je rêvais de décorer le centre de ma ville et de suspendre les colombes dans un endroit bondé pour que les gens les voient tous les jours, mais la guerre a tout changé et j’ai dû attendre tout ce temps pour accomplir mon rêve, » raconte Mme Al-Ali, 48 ans.

Malgré les difficultés, Mme Al-Ali, qui a perdu deux membres de sa famille dans le conflit, a pu mener à bien son projet.

« J’ai finalement proposé à mes élèves de prendre les colombes et de les suspendre comme ils veulent, » a expliqué la quadragénaire, dans l’espoir que cela les encourage à développer leur imagination malgré leurs « souffrances ».

Seize étudiants ont accroché des colombes blanches dans les cours de deux maisons traditionnelles, dont une galerie, dans le vieux Damas, ainsi que dans des ruelles étroites menant aux quartiers voisins.

Les diverses œuvres d’art présentées dans cette exposition ont « la tristesse » pour « dénominateur commun », selon Mme Al-Ali.

Un évènement qui a transformé la vieille ville en endroit féérique, se félicite Samer Kozah, propriétaire d’une salle d’exposition accueillant aussi des œuvres.

Cette exposition « présentée en extérieur permet aux gens de passer d’une histoire à une autre », dit-il.

Rêves

Avec son œuvre « disparition permanente », Hammoud Radwan, 24 ans, expose des photos de ses amis contraints de quitter le pays à cause de la guerre, qui a causé la mort de 500 000 personnes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, une ONG.

« Ces visages ne sont plus en Syrie et les colombes volant à leurs côtés expriment la dispersion, » dit-il, montrant les photos.

« En espérant que d’autres visages ne viendront pas s’ajouter », poursuit le jeune homme.

Dans une ruelle étroite, des assiettes attachées à des colombes suspendues s’entrechoquent, au-dessus d’une table en bois, parabole de l’épisode biblique de la Cène, dernier repas du Christ avant sa crucifixion.

« Ces colombes, c’est nous, elles représentent nos rêves, nos ambitions, nos droits, désacralisés », ajoute-t-il.

« La table (vide) représente la nôtre et les assiettes vides ressemblent aux nôtres », explique son créateur, l’étudiant en arts Pierre Hamati, dans un pays où environ 60 % de la population souffre d’insécurité alimentaire.

Dans une autre œuvre, 300 colombes sortent d’une maison abandonnée, « semblable aux maisons de certains Syriens », selon l’artiste Zeina Taatouh.

Les colombes portent des messages écrits par des enfants, qui y racontent leurs rêves et leurs ambitions.

Dans l’œuvre de Ranim Al-Lahham et Hassan Al-Maghout, les colombes sont enfermées dans des cages.

Quant à Gulnar Sraikhi, elle a choisi de suspendre les oiseaux par leurs pattes, exprimant « l’impuissance », du nom de son œuvre.

« Je n’imaginais pas la colombe voler, j’ai pensé la pendre par les pattes, comme nous face à la douleur et la fatigue, contre lesquelles nous ne pouvons rien », a déclaré la jeune femme.