Un homme d’origine palestinienne qui a été la première cible des techniques d’interrogatoire musclées adoptées par la CIA dans le cadre de la « guerre au terrorisme » livre un compte rendu saisissant de son expérience dans une série d’illustrations.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Les dessins produits par Abu Zubaydah, qui demeure détenu à Guantánamo, sont inclus dans un rapport émanant de l’Université Seton Hall intitulé Comment l’Amérique torture.

Il explore en détail les méthodes utilisées par les services de renseignement américains dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et leur genèse.

Le professeur responsable du rapport, Mark Denbeaux, qui représente M. Zubaydah comme avocat, a dit souhaiter vendredi que la diffusion des illustrations crée un choc dans l’opinion publique.

J’espère qu’elles aideront les Américains à réaliser ce qui lui a été fait et que ça pourra aider à le faire libérer ou à obtenir au minimum un procès.

Mark Denbeaux, responsable du rapport

M. Denbeaux évoque aussi un parallèle avec les images d’abus perpétrés à la prison irakienne d’Abou Ghraib.

« Techniques odieuses »

Les techniques utilisées contre Abu Zubaydah étaient si odieuses, dit-il, que la CIA avait cherché à obtenir des assurances du gouvernement américain qu’il demeurerait « en isolement, au secret, pour le restant de ses jours ».

Le rapport et la diffusion des illustrations assurent cependant qu’il « n’est plus silencieux », souligne M. Denbeaux, qui a pu rencontrer l’homme de 48 ans à plusieurs reprises à Guantánamo.

Les autorités américaines pensaient initialement qu’il était un membre influent d’Al-Qaïda, mais l’hypothèse a été écartée et il n’a jamais été accusé du moindre crime même s’il demeure toujours détenu, plus de 15 ans après son arrestation au Pakistan.

Parmi les techniques de torture utilisées contre Abu Zubaydah dans des prisons secrètes de la CIA figure le « simulacre de noyade » (waterboarding), qu’il a dû subir plus de 80 fois.

Dans une des illustrations, le détenu se représente nu sur une table en bois, sanglée à quatre endroits, tentant en vain de bouger alors qu’une importante quantité d’eau est déversée sur son visage.

La table comprenait une section pivotante qui permettait de faire basculer sa tête de manière à rendre la sensation d’étouffement encore plus forte.

Selon le rapport de Seton Hall, les agents de la CIA pouvaient résister une quinzaine de secondes avant de céder lorsqu’ils se soumettaient eux-mêmes à la procédure, alors que les détenus dans les prisons secrètes étaient soumis à des séances de 20 à 40 secondes, répétées parfois sur une période de 20 minutes.

Dans une autre illustration, Abu Zubaydah se montre nu et menotté dans une petite boîte où il était placé pendant des heures sans pouvoir bouger. La CIA, après avoir approuvé cette technique, l’a « raffinée » en permettant à ses agents d’introduire des insectes.

Le détenu a aussi produit plusieurs dessins le montrant menotté, le visage couvert par un sac, dans des positions de stress. L’un d’eux le montre sur la pointe des pieds.

Torture interminable

Le rapport de Seton Hall relève que les détenus dans les prisons secrètes de la CIA devaient souvent demeurer dans des postures douloureuses pendant des heures.

Dans un compte rendu relayé par son avocat, Abu Zubaydah a souligné qu’il était souvent battu pendant ce temps ou aspergé d’eau et contraint de déféquer et d’uriner debout en se souillant, ce qu’il montre dans une autre illustration.

Le détenu montre aussi un agent lui projetant la tête contre un mur alors qu’il le tient par le cou avec une serviette. Elle servait notamment à le tirer sur le sol lorsqu’il s’évanouissait.

Les agents qui l’interrogeaient l’ont aussi privé de sommeil pendant plusieurs journées et soumis à de longues périodes d’isolement durant lesquelles une musique forte était projetée en boucle.

Selon les chercheurs de Seton Hall, les techniques autorisées par la CIA étaient souvent mal balisées, donnant aux agents chargés de pratiquer les interrogatoires une grande latitude qui encourageait les dérapages.

Un rapport de la commission du renseignement du Sénat divulgué partiellement en 2014 avait évoqué plusieurs des abus subis par les détenus des prisons secrètes.

Aucun haut responsable américain n’a cependant été mis en accusation et jugé par rapport au programme, déplorent plusieurs organisations de défense des droits de la personne.

Le New York Times, qui a diffusé les illustrations d’Abu Zubaydah en primeur mercredi, soulignait en éditorial qu’elles donnent la nausée et rappellent les pratiques « barbares » et « honteuses » utilisées par les services de renseignement du pays dans un moment critique de son histoire.