Tant le régime que les rebelles s'accusent mutuellement d'avoir eu recours à des armes chimiques dans le cadre du conflit syrien. Samedi dernier, certains ont affirmé que du gaz sarin a été utilisé à Alep. Deux canettes auraient été larguées d'un hélicoptère. Elles ont atterri sur le balcon de la famille d'Abou Hussein. Attaque à l'arme chimique? Nos envoyés spéciaux ont rencontré les blessés et visité les lieux. Constat.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Abou Hussein n'a rien entendu, sauf le bruit des canettes qui ont heurté son balcon. Un bruit sec, inquiétant. Puis le gaz s'est répandu dans sa maison et l'a pris à la gorge. Confus, le souffle court, il s'est précipité dans la chambre de son fils. Il a tout de suite vu qu'il suffoquait.

Abou Hussein a crié: «Sortez de la maison! Vite! Vite!»

Tout le monde a couru à l'extérieur: sa soeur, Rim, et sa femme avec ses fils de quatre mois et un an et demi.

Abou Hussein a téléphoné à ses frères, puis il est sorti. Il se sentait mal, très mal. Il a vu sa femme et ses enfants qui gisaient par terre. Avant de s'écrouler, il a crié: «Aidez-moi! Aidez-moi!»

Les frères d'Abou Hussein sont arrivés en courant. Mounir a vu sa soeur. Elle tremblait et se sentait faible. Il lui a dit: «Cours, cours!» Mais elle était incapable de bouger. Abdallah, l'aîné, a pris le garçon d'un an et demi dans ses bras et il l'a ramené dans la maison pour le coucher dans son lit. Il pensait le protéger, mais il l'a peut-être exposé de nouveau au gaz. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il n'avait pas entendu l'hélicoptère ni vu les canettes sur le balcon. Les deux frères d'Abou Hussein auraient aussi été intoxiqués.

«À mon réveil, j'étais ici, à l'hôpital», raconte Abou Hussein.

Puis il répète la même question qui le hante depuis deux jours: «Où sont mes enfants?»

Personne n'ose lui répondre. Ses frères fixent le vide; le médecin, le Dr Kawa Hasan, détourne le regard.

À l'hôpital, les trois frères partagent la même chambre. Grande, propre, aérée. La lumière du jour filtre à travers les fenêtres.

Leur soeur est à côté, dans une chambre à part, avec sa mère qui ne la lâche pas d'une semelle. La nuit, elle dort sur un matelas au pied de son lit.

Sur les sept membres de la famille, quatre ont survécu. La femme d'Abou Hussein et ses deux fils sont morts.

Le Dr Kawa Hasan croit à une attaque au gaz sarin. Il a reconnu les symptômes: perte de connaissance, convulsions, écume blanche à la bouche, suffocation. Lorsqu'il a soigné Abou Hussein, il a ressenti un léger malaise: gorge sèche, yeux qui piquent. Le gaz dégageait encore des vapeurs toxiques.

«Si vous ne soignez pas le patient dans l'heure qui suit, il meurt, explique le Dr Hassan. Le traitement doit être rapide. On enlève tous les vêtements, on incise les veines pour saigner le patient et on lui donne de l'atropine, un puissant antidote contre les gaz toxiques.»

Le Dr Hasan dirige l'hôpital d'Afrin, situé en territoire kurde, à une soixantaine de kilomètres d'Alep. C'est là que la plupart des Kurdes se font soigner. La famille d'Abou Hussein est kurde.

Deux médecins d'Afrin travaillent une journée par semaine à l'hôpital universitaire d'Alep, où des cas d'intoxication au gaz sarin ont été rapportés. Ils ont dit au Dr Hasan que la famille d'Abou Hussein présentait les mêmes symptômes.

«Nous avons discuté ensemble de tous ces cas et nous avons conclu qu'il s'agissait fort probablement de gaz sarin», affirme le Dr Hasan.

La nouvelle a été rapportée par l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). «Deux bombes de gaz ont été larguées d'un hélicoptère des forces gouvernementales.»

Ce n'est pas la première fois que l'utilisation des armes chimiques est évoquée et soulève un tollé en Syrie. Depuis le début de la guerre, il y aurait eu trois incidents impliquant des attaques au gaz, une en décembre à Homs, et deux en mars, à Alep et à Damas.

Celle de Cheikh Maksoud, le quartier kurde d'Abou Hussein, serait la quatrième.

Après les bombes, les roquettes et les tireurs embusqués, les armes chimiques. Les rebelles et le gouvernement s'accusent mutuellement de les utiliser. Pour l'instant, il n'existe aucune preuve. Le gouvernement de Bachar al-Assad a demandé à l'Organisation des Nations unies (ONU) d'enquêter, mais il veut limiter le territoire d'enquête au nord de la Syrie. L'ONU veut avoir carte blanche. Les négociations piétinent.

Dans le quartier kurde de Cheikh Maksoud, où vit Abou Hussein, le temps est suspendu, les rues désertes. Un quartier fantôme abandonné par ses habitants. Depuis la fin du mois de mars, une cinquantaine de civils ont perdu la vie. Le 6 avril, au moins 15 personnes sont mortes, dont 10 enfants, quand les avions de Bachar al-Assad ont lâché leurs bombes.

Alors les gens sont partis, du moins ceux qui en avaient les moyens.

Pour se rendre à Cheikh Maksoud, il faut traverser de nombreux points de contrôle tenus par les soldats de l'armée rebelle. Les routes de terre sont défoncées. Le petit quartier kurde n'est pas facile d'accès. Les rues sont étroites et grimpent tout doucement sur une colline arrondie. Les maisons d'un étage sont collées les unes sur les autres. Il n'y a pas d'arbre, ou si peu. Tout est beige et gris.

Dans la rue d'Abou Hussein, quelques rares voisins sortent de leur maison, attirés par notre visite. Ils ne parlent que de cette attaque qui les a traumatisés.

Personne n'a entendu le bruit d'un hélicoptère la nuit du drame. Seuls les cris de la famille d'Abou Hussein les ont réveillés.

Sabina a un fils de 30 ans. Le soir de l'attaque, il patrouillait dans le quartier. Quand il a vu les enfants par terre, il les a pris dans ses bras. Il a été contaminé. «J'ai eu très peur, raconte Sabina. Je pensais que mon fils allait mourir, il suffoquait, mais Dieu l'a sauvé.»

Issam Abed a un fils de 10 ans. Le lendemain de l'attaque, son fils est entré dans la maison d'Abou Hussein. Le gaz était encore actif. «Il a des vertiges et il s'évanouit», dit Issam.

Les gens restent sur le pas de leur porte et hochent la tête. Oui, la guerre, la sale guerre.

La maison d'Abou Hussein est fermée. Une grosse chaîne verrouillée par un cadenas bloque la porte d'entrée.

Personne n'ose s'approcher.

Ils attendent le retour d'Abou Hussein. Ils ont hâte d'entendre son histoire. Il devrait sortir de l'hôpital sous peu avec ses frères et sa soeur. C'est là, peut-être, qu'il apprendra que sa femme et ses fils sont morts.

LE SARIN

Le sarin est un gaz extrêmement puissant mis au point en Allemagne en 1939. Il a été utilisé dans le métro de Tokyo en 1995 par la secte Aum Vérité Suprême. Bilan: 13 morts et 6000 personnes intoxiquées. L'auteur fétiche japonais Haruki Murakami a consacré un essai, Underground, à cette tragédie, où il fait témoigner les victimes. Il vient de paraître en français.

Le sarin entraîne la mort par suffocation.

Les symptômes sont violents:convulsions, écume blanche sur les lèvres, maux de tête, vertige, etc.

ENQUÊTE DE L'ONU

Le gouvernement de Bachar al-Assad accuse les rebelles d'avoir utilisé du gaz sarin dans le nord de la province d'Alep. Et les rebelles accusent al-Assad d'avoir fait la même chose à Homs et à Damas. Bachar al-Assad a demandé à l'ONU d'enquêter, mais il veut limiter son mandat dans le nord du pays. L'ONU, elle, souhaite avoir accès à tout le territoire. Les négociations sont dans l'impasse.

LES ATTAQUES AU GAZ SARIN EN SYRIE

Trois attaques au gaz sarin auraient eu lieu en Syrie: une en décembre à Homs et deux en mars, à Alep et à Damas.

Le conflit syrien en chiffres

2

Le conflit dure depuis maintenant deux ans.

70 000

Nombre de morts depuis le début du conflit, selon l'ONU (février 2013).

3 millions

Nombre de réfugiés qui ont été déplacés en raison du conflit (intérieur de la Syrie et pays voisins).

43

Nombre d'années au pouvoir du clan Assad depuis le coup d'État de 1970 (Hafez père et Bachar, fils).

0

Nombre de jours où le cessez-le-feu conclu entre le gouvernement et l'opposition armée, le 12 avril 2012, a été respecté.

140 000

Nombre estimé de combattants dans l'Armée de libération syrienne, la principale force d'opposition au gouvernement de Bachar al-Assad.

8000

Nombre estimé de combattants d'un autre groupe de rebelles, Al-Nosra, qui est quant à lui affilié à Al-Qaïda.

Sources: ONU, AFP