Des élections législatives se déroulent en Égypte le 28 novembre. D'ordinaire, il s'agirait d'une formalité. On ne s'en soucierait pas. Mais cette fois, le pays est sur le point de connaître un séisme politique de magnitude élevée. Son président, Hosni Moubarak, a 83 ans. Il dirige le pays d'une main de fer depuis près de 30 ans... mais peut-être plus pour longtemps. Notre journaliste témoigne de ce vent de changement qui souffle sur le pays des pharaons. Et des efforts faits par le pouvoir pour l'étouffer.

Publié le 20 nov. 2010
Alexandre Sirois LA PRESSE

Si la politicienne égyptienne Gamila Ismail a déjà été comparée à Hillary Clinton, sachez que son local électoral au centre-ville du Caire n'a rien, mais alors rien à voir avec le secrétariat d'État américain.

 

 

Premièrement, la discrétion est de mise. On aperçoit uniquement deux petites affiches électorales. Elles ont été posées sur la façade vitrée du rez-de-chaussée de l'immeuble à logements anonyme où se trouve ce local.

Ensuite, les lieux sont en piteux état. Un portier au large sourire, vêtu d'une longue robe bleue en coton (ce vêtement traditionnel qu'on appelle galabieh), nous fait traverser d'étroits couloirs qui sentent l'urine. On accède ensuite à un appartement aux murs sales dont la peinture jaunie s'écaille.

Mais Gamila Ismail, comme Hillary Clinton, est un petit bout de femme qui a du charisme et de l'énergie à revendre. Elle a aussi le courage de ses ambitions. Une nécessitée absolue si on fait partie de l'opposition en Égypte.

Ce soir-là, elle prodiguait ses conseils à la trentaine de personnes qui s'étaient déplacées pour participer à l'organisation de sa campagne aux élections législatives du 28 novembre. En majorité des jeunes hommes en jeans, mais aussi un vieux militant des droits de l'homme fort en gueule et quelques femmes, dont deux voilées.

«Lorsque nous ferons campagne, nous serons toujours en groupes d'au moins 10 personnes, explique-t-elle. Je sais que vous savez tous ce qui peut se produire.»

Le président égyptien, Hosni Moubarak, a promis au début du mois de novembre que ces élections seront «libres et honnêtes». Mais l'intimidation et les arrestations de candidats de l'opposition ainsi que de leurs partisans ont déjà commencé.

Séisme en vue

Avec son jeans et son cardigan gris, ses traits doux et ses cheveux aux reflets roux, Gamila Ismail n'a pas l'air d'une révolutionnaire. Pourtant, elle rêve de changement. Et ne se laisse pas impressionner par les manoeuvres du régime.

Son slogan, «une flèche dans l'oeil de la corruption», est une critique ouverte à l'égard du gouvernement égyptien. Elle affirme d'ailleurs que le Parti national démocrate (PND, au pouvoir) a dépensé des millions, en 2005, dans sa circonscription. Qu'il a «acheté» les quelque 4000 voix ayant permis à son candidat de triompher.

Elle craint qu'un tel scénario ne se reproduise cette année. «Si je gagne, c'est parce qu'ils auront décidé de ne pas s'en mêler et de laisser le processus se dérouler de façon transparente», dit-elle.

La politicienne de 44 ans estime cependant sa victoire possible. D'autant plus que pour la première fois, un quota de femmes (64) a été instauré par le régime.

En revanche les législatives du 28 novembre devraient être dans l'ensemble à l'image de celles des dernières décennies. Une formalité. Et le PND risque fort de s'emparer facilement de la majorité des 508 sièges en jeu.

Pourquoi, alors, les élections suscitent-elles cette année un intérêt réel? À la fois au sein des mouvements d'opposition sur le terrain et parmi les observateurs de la région aux quatre coins du monde?

C'est qu'il s'agit d'un prélude à une autre élection qui, elle, pourrait provoquer un séisme politique en Égypte et secouer le monde arabe au grand complet: le scrutin présidentiel de 2011.

Hosni Moubarak aura alors dirigé le pays pendant 30 ans. Il sera âgé de 83 ans. Pas étonnant qu'on le qualifie de pharaon. Et même si on a récemment affirmé qu'il se représenterait, plusieurs pensent qu'il pourrait jeter l'éponge. Peut-être dans le but de passer le flambeau à son fils, Gamal Moubarak.

Ce changement potentiel donne une raison de plus à Gamila Ismail de vouloir être élue. «Si je suis membre du Parlement, je ne pourrai pas tout changer. Mais je pourrai au moins voir, de l'intérieur, ce qui va se passer. Pour pouvoir ensuite en témoigner.»

Élections truquées

Le Caire de Gamila Ismail, c'est celui de l'air qui sent la suie. De la circulation chaotique qui transforme en épreuve le simple fait de traverser la rue. Des trottoirs bondés ou parfois si abîmés qu'ils sont impraticables. Des cafés où des hommes placides fument le narguilé de jour comme de nuit. Des échoppes qui donnent directement sur la rue et des magasins où on tente d'attirer les touristes avec des prétextes saugrenus.

Mais Le Caire, aujourd'hui, ne se résume plus à son centre-ville. C'est aussi une métropole surpeuplée où se développent à toute vitesse des banlieues étonnamment paisibles. La classe moyenne et les nouveaux riches y achètent de coquettes petites maisons, entourées de végétation, à l'abri de la frénésie des quartiers les plus animés.

C'est dans une de ces banlieues, située à près d'une heure du centre, qu'on rencontre Ibrahim Eissa. Cet ex-rédacteur en chef du quotidien Al-Doustour est une figure de proue de l'opposition au régime.

Il nous offre d'abord un verre de thé. Puis, il s'emporte. «Une honte, une farce», lance ce polémiste trapu et moustachu au sujet des élections à venir.

«On veut nous faire croire que c'est un pays libre et qu'il y a une opposition, dit-il. Mais ce qu'on voit, c'est un décor digne d'un studio d'Hollywood. Les élections sont truquées, les partis politiques sont contrôlés.»

Avec l'approche des législatives et l'incertitude qui plane autour de la succession du président, la pression du régime a grimpé d'un cran. Ibrahim Eissa fait partie de ceux qui en ont fait les frais.

Au début du mois d'octobre, il a été congédié par le nouveau propriétaire d'Al-Doustour. Deux semaines plus tôt, il avait perdu son poste d'animateur d'une populaire émission de télévision. Au moins une autre émission a été interdite au cours des dernières semaines. Ainsi que plusieurs chaînes de télé satellitaires.

«Le gouvernement veut un retour en arrière. Un retour à la situation qui prévalait avant 2004. Le peuple égyptien, lui, tente de préserver les gains qui ont été faits.»

Un héros pour l'Égypte

C'est que depuis 2004, un vent de changement souffle sur l'Égypte. Grâce aux efforts de journalistes comme Ibrahim Eissa et d'une poignée de militants entêtés. Ils ont obtenu, à l'arraché, certains assouplissements.

Un de ces militants acharnés travaille au centre-ville du Caire, tout près de la place Talaat Harb, dans l'un des nombreux immeubles de style européen du quartier. Malgré ses 70 ans, George Ishak a l'air combatif d'un boxeur qui vient de monter sur le ring.

En 2003, avec quelques amis, il a fondé le mouvement Kefaya. Le mot, en arabe, signifie «assez». «Assez d'Hosni Moubarak et assez de Gamal Moubarak», lance celui qui ne veut plus de pharaons à la tête du pays. Il réclame une véritable démocratie.

À partir de 2004, ils ont organisé plusieurs manifestations publiques. Chose difficile à imaginer au cours des deux premières décennies du règne de Moubarak.

«Les gens ont vus ce qui se passe ailleurs dans le monde, dit-il. Ensuite ils nous ont vus manifester dans la rue. Ils ont appris à manifester pour dénoncer ce qui les fait souffrir.»

Depuis, George Ishak et ses partisans n'ont pas cessé de faire monter la pression sur le régime. Leur combat ultime s'est amorcé au début de l'année. Lorsque, pour la première fois, un Égyptien renommé s'est dit prêt à défier Hosni Moubarak. Mohamed ElBaradei, ancien directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Celui qui avait tenu tête à George W. Bush dans le dossier irakien.

Une trentaine d'années à l'extérieur du pays et un prix Nobel de la paix plus tard, il est rentré en Égypte en février. On l'a accueilli en héros.

Avec lui, plusieurs militants de l'opposition ont formé la Coalition nationale pour le changement. Ils ont jusqu'ici recueilli plus de 900 000 signatures pour convaincre le régime de mettre fin à l'état d'urgence et d'instaurer des réformes démocratiques.

Dans les câbles

Car selon les règles actuelles, Mohamed ElBaradei ne peut pas être candidat à la présidence. Avant tout parce qu'il doit recevoir l'appui de 250 élus, dont une grande partie issue du Parlement. Or, le parti d'Hosni Moubarak contrôle la presque totalité de ces sièges.

Il reste que son arrivée a poussé le régime dans les câbles. Et confirmé que l'Égypte est à la croisée des chemins.

«Il y a une volonté de changement presque partout en Égypte. Même chez les gens qui sont très près du régime. Chez les hommes d'affaires par exemple», estime le politologue Mustapha Kamel El Sayyid, rencontré à la nouvelle Université américaine du Caire, littéralement une oasis construite au milieu du désert, dans une autre des nouvelles banlieues modernes de la ville.

«Nous n'espérons plus rien de Moubarak. Et l'Occident n'a plus d'espoir non plus. Alors nous sentons qu'il y aura du changement», renchérit Ayman Nour. Ce politicien dans l'âme - il est tellement à l'aise dans son complet bleu qu'on le croirait né avec - a eu l'audace de se présenter à la présidence en 2005.

Il aurait récolté, d'après le régime, 8% des voix. Après la campagne, on l'a accusé de fraude. Il a dû passer plus de trois ans en prison. Mais il garde le moral. Et son aplomb. En fait, il a déjà commencé sa campagne pour la présidentielle de l'an prochain et rêve d'un avenir sans la famille Moubarak à la tête de l'Égypte.

Un rêve qui deviendra réalité sous peu, explique-t-il en comparant son pays à une femme enceinte. «Si vous voyez une telle femme au huitième mois, 29e jour, 32e heure de sa grossesse, vous ne serez pas assez stupide pour dire qu'elle n'est pas enceinte... Le bébé? Ce sera le changement!»