Marko* se prépare depuis des mois à quitter la Russie pour venir vivre au Canada. Le départ est à portée de main. Son billet d’avion indique le 25 septembre. Mais depuis mercredi, il craint que ce ne soit trop tard.

Publié le 22 septembre

« Je vais demander à tous mes amis de prier pour moi lorsque je serai au contrôle des passeports », m’a-t-il écrit sur une plateforme de communication sécurisée où nous discutons régulièrement. De la Russie, de la guerre, de l’avenir de ses enfants.

Je n’ose pas vous donner trop de détails sur Marko*, à qui j’ai attribué un prénom fictif, de peur de nuire à son périple, mais je connais l’homme et son sang-froid depuis très longtemps. Jamais il ne m’avait écrit sur le coup de la panique.

Cet affolement semble partagé par une bonne partie de la population russe depuis l’annonce télévisée de Vladimir Poutine en matinée mercredi. Le patron du Kremlin, qui prétend depuis février dernier que son pays n’est pas en guerre, a annoncé une « mobilisation partielle » des réservistes des forces armées russes pour son « opération militaire spéciale » en Ukraine. Une mobilisation qui pourrait toucher 300 000 personnes.

Ça n’en prenait pas plus pour déclencher un sauve-qui-peut. La télédiffusion de l’allocution du président n’était pas terminée que des hommes prenaient d’assaut l’internet pour tenter de trouver une porte de sortie : un billet d’avion pour la Turquie, l’Arménie ou la Géorgie, des pays où ils peuvent se rendre sans demander de visa. Les billets se sont envolés à prix d’or. Les vols sont pleins à craquer pour la prochaine semaine.

Si certains se sont lancés sur leur clavier, d’autres sont descendus dans les rues. Malgré les règles strictes entourant les propos critiques à l’endroit de l’armée et des visées de la Russie en Ukraine. Mercredi soir, au moins 1300 personnes avaient été arrêtées pour avoir pris part à des manifestations contre la mobilisation.

Vladimir Poutine et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, ont beau dire que la mobilisation ne s’adresse qu’aux réservistes qui ont une expérience de combat ou qui ont des spécialités qui seraient utiles en Ukraine, la formulation du décret qui accompagne l’annonce est tellement vague qu’elle fait craindre une mobilisation très large à beaucoup de Russes. Une conscription à grande échelle.

D’autant que le ministre lui-même admet qu’il peut d’ores et déjà recruter dans un bassin de 25 millions de personnes.

Qui sont ces 25 millions de Russes ? Tous les hommes de moins de 50 ans (ou même de 60, dans le cas des officiers) qui ont fait leur service militaire obligatoire d’un an, donc pas nécessairement des soldats enthousiastes qui partiraient vers la ligne de front en sifflant.

Et la porte pourrait se refermer vite sur les appelés. Le gouvernement russe a indiqué que les réservistes qui recevront une convocation de l’armée n’auront pas le droit de quitter le pays ou de se défiler. Sous peine d’emprisonnement.

Rien pour calmer les désirs de fuite immédiate de milliers d’hommes en âge de combattre.

« Plus largement, l’appel à la mobilisation partielle démontre que la guerre est en train de changer de visage en Russie. Le Kremlin voulait une victoire rapide, décisive, mais aujourd’hui, la Russie ne peut plus parler d’une victoire à court terme, dit Guillaume Sauvé, expert de la Russie et chercheur invité au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. La mobilisation, c’est la confirmation que le pays s’embarque dans un conflit à long terme. »

Et dans ce conflit de longue haleine, Moscou n’a pas le gros bout du bâton, ces jours-ci. Depuis deux semaines, les forces ukrainiennes ont réussi à reprendre le contrôle de villes et de villages dans les régions de Kharkiv et de Kherson. Les alliés de la Russie, dont la puissante Chine, ont émis des réserves à l’égard de la guerre. À l’intérieur du pays, des voix s’élèvent chez les faucons comme chez les colombes pour critiquer le rôle de la Russie dans la guerre actuelle.

En annonçant une mobilisation partielle, Vladimir Poutine vient de réveiller une partie de la population qui avait passé un été plutôt normal, faisant fi du conflit qui fait rage dans le pays voisin. La guerre menace maintenant de frapper directement à leur porte.

Et pour s’assurer de bien sonner les cloches à tout son monde, le leader autocrate a à nouveau laissé planer la menace de l’utilisation d’armes nucléaires pour défendre l’intégrité territoriale russe, qui, dans sa version tordue de l’Histoire, serait actuellement menacée par l’Occident.

Marko, qui voit des tonnes de Russes autour de lui avaler la propagande du Kremlin depuis des mois, croit que beaucoup d’entre eux sont en train d’ouvrir les yeux, de se débarrasser du « poison de la désinformation ». Il ne compte pas cependant rester sur place pour voir les résultats de cette lente désintoxication.

Même s’il n’est pas réserviste, il craint que la frontière ne devienne vite un lieu de contrôle excessif. Il croise donc les doigts, espérant sortir sans tracas. « Ne nous inquiétons pas pour rien. Le bon vent est de notre côté. Même si les autorités me bloquent le chemin, je n’irai jamais à la guerre. Tout finira bien. J’en suis certain », m’écrit-il.

J’aimerais partager son calme olympien retrouvé.

* Prénom fictif