Une oasis de vie dans un désert de détresse humaine. Voilà ce qu’était El-Facher, la plus grande ville du nord du Darfour, au Soudan, jusqu’au 10 mai dernier.

Longtemps épargnée par la guerre qui fait rage à travers le Soudan depuis avril 2023, la capitale régionale d’un million d’habitants est devenue le centre névralgique de l’aide humanitaire et le lieu d’asile de centaines de milliers de personnes, fuyant les combats dans le reste du pays.

Mais depuis deux semaines, El-Facher est tombé en plein cauchemar, un cauchemar que la population du Darfour connaît trop bien, ayant déjà vécu l’enfer il y a 20 ans, ayant vécu rien de moins que le premier génocide du XXIsiècle quand l’armée soudanaise et des milices arabes, les Janjawids, s’en sont prises aux populations non arabes du Darfour, dont les Masalits.

Aujourd’hui, on craint ni plus ni moins une répétition du passé dans cette ville encore meurtrie par les crimes – impunis – d’antan. Et il ne faut pas chercher très loin pour comprendre que ces craintes sont fondées.

Depuis le 10 mai donc, El-Facher est pris d’assaut par les Forces de soutien rapide (FSR) dirigées par Mohamed Hamdan Daglo, surnommé Hemetti. Cette force paramilitaire a remplacé les Janjawids du passé et dispose d’encore plus d’armements que sa version d’antan.

L’armée dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhane, aussi président de facto du Soudan depuis le coup d’État de novembre 2021, tente de repousser les FSR.

Lors du génocide de 2003, ces deux forces travaillaient ensemble. Aujourd’hui, elles s’opposent l’une à l’autre dans un des pires combats de coqs de l’ère contemporaine entre leurs deux commandants devenus ennemis jurés.

L’impact sur les civils, lui, s’annonce tout aussi désastreux. Pour le moment, ils sont pris comme dans un étau. « La situation est terrifiante. Nous sommes perdus. Nous attendons notre destinée et nous ne pouvons pas nous protéger », a dit un habitant à la BBC.

Les hôpitaux sont particulièrement visés. Récemment, un bombardement de l’armée qui est tombé à quelques mètres d’un hôpital pédiatrique a causé la mort de deux enfants. Quelques jours plus tard, les miliciens des FSR se sont introduits dans un autre hôpital dans le sud de la ville. « Ils ont ouvert le feu, ils ont pillé la pharmacie et volé la caisse de l’hôpital. Puis, ils ont été repoussés par l’armée. Aujourd’hui, l’hôpital est vide », m’a dit jeudi Michel Lacharité, responsable des opérations d’urgences à MSF France. À elle seule, l’organisation a pu dénombrer 200 morts et 1600 blessés au cours des dernières semaines.

L’aide humanitaire – bloquée par les belligérants – ne se rend pas jusqu’aux personnes dans le besoin, dont le nombre grimpe sans cesse. On estime qu’un enfant sur trois souffre de malnutrition. On craint la famine.

Et on craint que les démons du passé fassent à nouveau des ravages : le nettoyage ethnique, les violences sexuelles, l’élimination systématique des membres de groupes non arabes.

On a déjà vu les contours de ce genre d’atrocités à El-Geneina, une autre ville du Darfour, de juin à novembre dernier. Un rapport de Human Rights Watch détaille comment les Forces de soutien rapide ont ouvert le feu sur un convoi de civils, accompagné par des gardes masalits. Des femmes, des hommes et des enfants ont été abattus ou se sont noyés alors qu’ils tentaient de fuir. D’autres ont été battus et torturés.

Si le conflit au Soudan est dans l’ombre des deux autres grands conflits mondiaux dans la bande de Gaza et en Ukraine, il est revenu sur le devant de la scène cette semaine quand le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, a fait un énoncé vidéo pour attirer les yeux du monde vers El-Facher et le Darfour.

« Je suis extrêmement préoccupé par les allégations de crimes à grande échelle en train d’être commis à El-Facher au moment où je vous parle », a-t-il lancé, appelant à la rescousse tous ceux qui disposent de vidéos ou d’autres preuves pour l’aider dans la conduite de son enquête. Une enquête qu’il peut mener parce qu’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies lui a donné juridiction sur le Darfour il y a deux décennies.

Pas sur le reste du Soudan, qui est éprouvé plus que jamais par ce conflit. On estime qu’en 14 mois, les combats ont obligé 10 millions de personnes à fuir, soit le cinquième de la population.

Cependant, puisque les chefs de guerre sont les mêmes au Soudan qu’au Darfour, les actions du procureur peuvent avoir un impact sur le pays en entier. En 2009, la CPI a lancé un mandat d’arrêt contre l’ancien président du Soudan, Omar el-Béchir, pour des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis au Darfour lors du génocide. Les répercussions ont été nationales. En 2019, il a été renversé après de nombreux mois de grogne et de manifestations populaires, puis emprisonné.

Mais, on le voit maintenant, c’était loin de suffire. « L’impunité des leaders militaires après le génocide du Darfour nous a menés à la guerre dans laquelle le Soudan est plongé aujourd’hui. Nous voyons maintenant que le génocide ne s’est jamais terminé », m’a dit Nisrin Elamin, professeure d’anthropologie à l’Université de Toronto, originaire du Soudan.

La professeure s’inquiète notamment de l’ingérence étrangère dans le conflit. Les FSR sont soutenues par le groupe Wagner de Russie et par les Émirats arabes unis. L’armée soudanaise, elle, a le soutien de l’Égypte et de l’Arabie saoudite.

À la clé du conflit qui est aussi un jeu d’échecs régional, il y a les réserves d’or, le contrôle du pétrole, mais aussi des terres agricoles, vidées de leur population par la guerre, expose Mme Elamin.

C’est donc sans grande surprise qu’on a vu la Russie s’abstenir jeudi quand le Conseil de sécurité a adopté une résolution « exigeant » que les Forces de soutien rapide mettent fin à leur siège d’El-Facher et « appelant » à la désescalade des combats.

Une résolution pleine de bonnes intentions, mais malheureusement dénuée de moyens pour sauver la dernière grande ville du Darfour, laissée à elle-même encore une fois.