(Wilmington) Hunter Biden s’est retourné vers son avocat. Il a souri. Il l’a même enlacé. Ce verdict de culpabilité était évident pour lui comme pour tout le monde dans cette petite salle d’audience où nous n’étions pas 80.

Évident pour le jury aussi : il a délibéré trois petites heures.

Une preuve que « personne n’est au-dessus des lois », nous a dit deux heures plus tard le procureur spécial David Weiss. En ajoutant que « personne ne devrait non plus répondre davantage de ses actes ». Comme pour se défendre d’en avoir trop mis contre le célèbre accusé de 54 ans.

C’est vrai et ça ne l’est pas. La vie de Hunter Biden est un condensé de privilège et de tragédie. Et il a fallu qu’il soit accusé par la justice fédérale, pendant la présidence de son père, ce qui n’est pas fameux pour les apparences ou pour les arrangements judiciaires.

Oui, l’homme est sans aucun doute un des hommes les plus privilégiés de ce pays. Diplômé de Yale, avocat-lobbyiste-homme d’affaires, il a fait des millions grâce à des contacts indissociables de son nom de famille.

Ce verdict est aussi l’écho lointain d’une tragédie familiale qui date du 18 décembre 1972. Son père Joe venait d’être élu au Sénat à 30 ans et montait son équipe à Washington. Sa mère, Neilia Hunter, est partie acheter un sapin avec ses trois enfants. Beau, 3 ans, Hunter, 2 ans, et Naomi, 1 an. Un camion a embouti la voiture. La mère et sa fille sont mortes. Les deux garçons ont survécu à leurs blessures.

Toute sa vie adulte, Hunter a été dépendant aux drogues et à l’alcool.

Son frère Beau, lui, semblait suivre les pas de son père. Élu procureur général du Delaware, puis mobilisé en Irak, réélu avec une écrasante majorité ensuite. Comme si Joe Biden n’avait pas vécu assez de drames, Beau est mort d’un cancer du cerveau en 2015, à 46 ans. Hunter a sombré totalement à ce moment dans le crack.

Une enquête est ouverte sur une évasion fiscale (on parle de 1,4 million) de Hunter. Les agents fédéraux ont aussi découvert qu’il avait menti sur sa consommation de « drogue illégale » en achetant une arme à feu en 2018.

Tout cela n’est pas le crime du siècle, et devait être réglé l’an dernier : une entente était survenue entre son avocat et le procureur fédéral. En échange d’un aveu de culpabilité, il s’en tirait avec une amende et une probation. Sauf que le juge a estimé exorbitante l’immunité accordée à Biden fils pour des crimes non découverts.

L’avocat de Hunter n’a pas voulu abandonner cette partie de l’entente. D’où ce procès, qui n’aurait jamais dû avoir lieu tant les faits sont incontestables et la loi, claire.

Dans les circonstances politiques et judiciaires, sous l’œil parfois furieux du public, il était clair que le procureur spécial ne ferait aucune nouvelle entente en échange d’un nouvel aveu de culpabilité.

La défense a donc plaidé lundi ce qu’on plaide quand il n’y a pas de défense : juste… le « doute raisonnable ». Il n’y avait pourtant aucun doute : la veille encore, Biden écrivait à mots pas très couverts à sa copine de l’époque (la veuve de Beau) qu’il attendait son dealer au dépanneur. Donc il a menti sur le formulaire. Point.

Nous disions que personne n’est au-dessus de la loi. D’accord. Mais il fallait que l’État fédéral fasse étalage de sa rigueur absolue. En ce sens, Hunter Biden l’a subie davantage. S’il n’avait pas été le fils de président, cette affaire n’aurait pas donné lieu à un procès.

On ne pleurera pas dans les chaumières pour un type qui a flambé des millions à faire la fête. L’usager de crack lambda ne bénéficie pas d’un guichet automatique bien garni, de services juridiques haut de gamme ou d’un entourage bienveillant le traînant de clinique en clinique.

Hunter non plus n’en pleurera pas. Il est passé sans émotion apparente devant nous entre les rangées, entouré des services secrets et de sa garde rapprochée, dont l’indéfectible oncle Jim, qui l’ont escorté jusqu’aux véhicules blindés.

Il le savait très bien et n’a pas cherché à s’expliquer au jury.

Pour le père, il a beau être président des États-Unis, c’est un autre coup au cœur. Après avoir perdu la mère de trois de ses enfants, un bébé et son aîné, il voit son autre fils déclaré criminel par la justice de son pays.

PHOTO HANNAH BEIER, REUTERS

Hunter Biden quittant le palais de justice de Wilmington avec la première dame Jill Biden et sa femme, Melissa Cohen Biden

Ce n’est d’ailleurs pas terminé. Il y aura la sentence. Techniquement, Hunter est passible de 25 ans d’emprisonnement, mais dans la réalité, ce sera une probation ou une légère peine. Le Colt n’a jamais servi. Il a été jeté par sa conjointe, en panique, quand elle l’a découvert dans sa voiture. On n’est donc pas devant un cas de toxicomane qui acquiert une arme pour commettre des crimes.

Il reste aussi le procès pour évasion fiscale en Californie, le 5 septembre.

Et mardi, le procureur Weiss nous a dit qu’il ne répondrait à aucune question notamment parce que « les enquêtes ne sont pas terminées ».

Pour les républicains, il n’y a pas beaucoup d’avantages politiques à tirer de ce procès, considéré comme « une diversion ». La théorie complotiste du camp Trump est que le procès sert de paravent pour le vrai crime : le lien du président avec son fils et de nébuleux actes de corruption.

Plusieurs enquêtes ont eu lieu au Congrès et même sous la gouverne des républicains, on a fouillé jusqu’à l’absurde : on n’a trouvé aucune preuve de cela.

Par ailleurs, de nombreux républicains voudraient voir ce genre de questionnaire pour l’obtention d’une arme disparaître. Difficile de se réjouir trop fort de la condamnation d’un adversaire politique « à cause du formulaire ».

Sur le fond de l’affaire, à moins d’être de très mauvaise foi, tout le monde a pu constater que le fils Biden a été traité sans ménagement.

PHOTO HAIYUN JIANG, THE NEW YORK TIMES

Le procureur spécial David Weiss (au centre) en conférence de presse après le verdict, avec les procureurs Leo Wise et Derek Hines

Les deux procureurs nommés par Weiss, Leo Wise et Derek Hines sont l’incarnation presque caricaturale du « procureur fédéral américain » : 6 pieds 2 pouces, raides dans le complet, aucun sourire, l’heure est grave, la loi c’est la loi, les armes entre les mains d’un drogué sont dangereuses mesdames-messieurs du jury.

Il fallait voir lundi avec quelle pugnacité ils ont fait leur réquisitoire, et surtout la réplique assassine à la plaidoirie de l’avocat de la défense. Il n’en restait que des miettes.

La juge Maryellen Noreika, par ailleurs, a été nommée par Donald Trump, ce qui n’en fait pas pour autant une « juge de Trump », comme dirait l’ancien président.

On répète peut-être un peu trop que les Américains n’ont plus confiance en leur système de justice.

Quand elle est menée de manière experte et efficace par une juge compétente ; quand le dossier est monté avec maestria ; quand l’accusé a les moyens de sa défense ; quand des citoyens choisis au hasard prennent le travail de jury au sérieux, dans le cocon lambrissé de bois d’une salle d’audience… il arrive que ce soit la branche de l’État américain la plus admirable.