Il y a un fil menant d’Alex Jones à Donald Trump. Des théories du complot les plus vicieuses au refus d’un résultat électoral.

Publié le 9 août

Et par des chemins séparés, la justice américaine avance vers ces deux termites de la démocratie.

Vendredi, Jones a été condamné à verser 49 millions aux parents d’un enfant de 6 ans assassiné dans son école. Lundi, le FBI est allé perquisitionner au domaine de Trump en Floride.

Quel rapport ? Pour remonter aux sources du trumpisme, il faut passer par Alex Jones, probablement une des pires crapules médiatiques que ce pays ait connues.

Très impressionné dans sa jeunesse par les théorises anticommunistes, Jones a vraiment commencé sa carrière après l’attentat d’Oklahoma City – où un terroriste américain a fait exploser un immeuble fédéral, tuant 168 personnes et en blessant plus de 800. Il a prétendu que l’acte était le fait du gouvernement fédéral lui-même. Tout comme les attentats du 11 septembre 2001. Il a déjà dit que des produits chimiques étaient introduits dans l’eau des villes pour augmenter le nombre d’homosexuels.

Le grand propagateur de fausses rumeurs sur Hillary Clinton (Pizzagate, etc.), c’est aussi lui.

Mais ce qui l’a rendu vraiment célèbre, c’est le massacre de Sandy Hook, en 2012.

Déjà, Jesse était un bébé de 11 livres à la naissance. À 6 ans, il était le plus grand de sa classe. Quand le tueur est entré dans la classe, il s’est mis devant lui pour l’arrêter, et d’après la police, c’est ce qui a sauvé la vie de neuf autres élèves.

Jesse Lewis avait 6 ans quand il a été abattu, comme 19 autres enfants et 6 professeurs dans cette école du Connecticut tristement célèbre.

Il a eu droit à des funérailles dignes d’un chef d’État ou d’un héros de guerre.

Ce qui s’est passé pour les parents de cet enfant dans les 10 années qui ont suivi est un condensé de la dérive médiatique et politique des États-Unis – qui infecte le monde entier.

Jones avait fondé InfoWars, un site de « nouvelles alternatives » qui prétendait dire ce que les médias de masse ne disaient pas. Cette tuerie ne s’est jamais produite, a-t-il dit. Des comédiens jouaient de faux parents. C’était en fait une vaste mise en scène pour permettre au gouvernement d’imposer un contrôle des armes à feu et de saisir les armes des citoyens.

Dans les années qui ont suivi, les parents endeuillés ont reçu des tonnes de lettres d’insultes et de menaces. Parce que grâce à l’internet, Jones avait une audience « nationale » et enragée.

Des parents ont dû changer d’adresse pour fuir le harcèlement.

Quelques-uns ont eu le courage de poursuivre Jones. Et la semaine dernière, un jury du Texas l’a condamné à payer 49 millions aux parents. Cette somme risque d’être réduite en appel. Mais pour une fois, Jones a fait face à ses victimes dans une cour de justice.

Les médias ont beaucoup parlé de ce moment où l’avocat des parents révèle à Jones qu’il est en possession de tous ses textos, communiqués par erreur par son propre avocat. Jones a été pris en flagrant délit de parjure plusieurs fois.

Mais le moment le plus extraordinaire, je dirais le plus politique, a eu lieu quand la mère de Jesse, Scarlett Lewis, a témoigné. Comme Jones n’était pas obligé d’assister au procès, il avait pris grand soin de ne jamais être en présence des parents. Il faisait même des shows en diffusant le procès, qu’il commentait en direct. Mais cette fois, cette mère était face à Jones, pour la première fois, et le regardait en témoignant. Et très calmement, elle lui a parlé.

« La vérité, la vérité, il faut s’entendre… C’est une vérité difficile, personne ne voudrait croire ça, je ne veux pas que ce soit vrai non plus. Mon fils existait. Est-ce qu’il faut en plus que quelqu’un perpétue l’idée que c’est un canular ? Vous croyez que je suis une actrice ? Comprenez-vous ce que vous faites ? Pourquoi vous faites ça ? Pour l’argent ?

« C’est incroyable qu’on doive vous implorer, et vous punir pour vous arrêter de le dire… »

Elle n’a pas seulement exprimé l’incroyable douleur que ce harcèlement a causée aux parents. Elle a montré que s’il n’y a plus de vérité, si absolument tout peut être nié, il n’y a plus d’institution qui tienne, parce qu’il n’y a plus de confiance, ni entre les gens, ni entre les citoyens et l’État. Il n’y a plus de sécurité, même.

Ce n’était plus de la théorie politique. C’était incarné, vécu jusque dans ses tripes.

Ce qui nous mène à Donald Trump, un grand consommateur d’InfoWars. Trump a accordé plusieurs entrevues à Jones. Le complotiste se félicitait même d’entendre presque mot pour mot ses phrases reprises par Trump – par exemple, l’idée que les médias sont « l’ennemi du peuple ». Ou que le père de Ted Cruz avait assassiné John F. Kennedy.

Un des stratèges principaux de Trump, une autre crapule, Steve Bannon, est aussi un fan avoué de Jones, selon lui « un des plus grands penseurs politiques depuis les Pères fondateurs ».

Tout le discours de Trump sur le « Deep State », l’État dans l’État, qui contrôlerait vraiment le gouvernement, est du complotisme pur jus.

PHOTO MARCO BELLO, ARCHIVES REUTERS

L’ancien président des États-Unis Donald Trump

Mais bien sûr, le plus grave est le refus sans précédent de Trump du résultat mathématique des élections. La prétendue « fraude » électorale qui n’a jamais eu lieu. Il a entraîné dans cette idée plus de 40 % des électeurs républicains. De nombreux candidats importants prétendent maintenant que le système de comptage des votes aux États-Unis – donc la base même du système – est truqué. Ces idées « jonesiennes », autrefois marginales, sont maintenant acceptées par de vastes segments de la population. Parce que l’internet leur a donné un effet de propagation formidable. Et parce que Trump en a été le relais politique officiel.

Est-ce que la condamnation de Jones va le faire changer ? Il est banni des grandes plateformes, mais il a encore ses entrées médiatiques. Lundi, il était en train de dire qu’Obama prépare un attentat terroriste pour faire réélire les démocrates aux élections de mi-mandat.

Mais au moins, après toutes ces années, dans une salle d’audience, sous serment, il a été confronté, démasqué, condamné. Ce n’est pas rien.

Est-ce que Trump va être accusé d’incitation à l’insurrection ou d’un autre crime ? Peut-être pas. Mais la police fédérale (dont il a lui-même choisi le directeur) et la justice font leur travail.

C’est déjà ça.