Il est sur toutes les lèvres, le mot qui commence par la lettre « g », depuis que des photos effroyables nous parviennent de Boutcha et d’autres villes en périphérie de Kyiv où les troupes russes ont semé la mort et la cruauté.

Mis à jour le 5 avril

G comme dans génocide, un ensemble de crimes odieux commis avec l’intention d’éliminer en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux, selon la définition des Nations unies.

On l’a d’abord entendu dans la bouche du président de l’Ukraine lui-même, Volodymyr Zelensky. « Quand on trouve des gens exécutés avec leurs mains attachées dans le dos, des gens décapités, des enfants tués et torturés. […] C’est un génocide ! », a-t-il dit dimanche, après avoir visité Boutcha. En fait, ce qu’il reste de la petite ville.

Depuis, le même terme a été prononcé par le président espagnol et plusieurs autres leaders de l’Union européenne. « Ces massacres sanglants commis par des soldats russes méritent d’être appelés pour ce qu’ils sont. C’est un génocide et doit être jugé en conséquence », a dit le premier ministre de la Pologne, Mateusz Morawiecki, aux premières loges de l’exode des Ukrainiens qui fuient l’invasion russe.

Facile de comprendre l’élan derrière les déclarations de ces dirigeants. Les photos de corps inertes d’hommes et de femmes qui jonchent le sol ou encore de charniers rappellent des scènes épouvantables de la Seconde Guerre mondiale et du génocide rwandais.

On est dans l’horreur pure, abjecte. Dans la négation de la dignité humaine.

Mais pour le moment, il n’y a pas de preuve qu’un génocide est en cours en Ukraine aux mains des forces russes, qui elles-mêmes prétendent qu’elles interviennent dans le pays voisin pour faire stopper le « génocide » des russophones de l’est de l’Ukraine.

« Des quatre grands crimes répertoriés en droit international, soit l’agression, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide, le seul qui ne semble pas avoir été commis à ce jour en Ukraine, c’est le génocide », note Fannie Lafontaine, professeure de droit à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice internationale pénale et les droits fondamentaux.

Personne ne peut accuser Mme Lafontaine d’utiliser le terme génocide de manière frileuse. L’experte a été une ardente défenderesse de l’utilisation du mot génocide pour définir les crimes commis au Canada contre les populations autochtones. « Pour que ce soit un génocide, on doit voir le désir d’éliminer un groupe alors que là, en Ukraine, on voit des attaques contre des civils qui semblent plutôt aléatoires », note la spécialiste du droit international.

Même son de cloche de Frank Chalk, professeur d’histoire à l’Université Concordia et l’un des fondateurs de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne (MIGS). « Jusqu’à maintenant, on ne voit pas les Russes rassembler des milliers d’Ukrainiens, les mettre en rang devant un ravin pour les exécuter les uns après les autres », remarque l’historien. « Ce qu’on voit, ce sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Et souvent, ces crimes sont des signaux d’alarme qu’un génocide est en gestation », ajoute-t-il.

Ces crimes, sur lesquels enquêtent actuellement la Cour pénale internationale, la justice ukrainienne et une myriade d’organisations, sont les canaris dans la mine. Et ils ont de la compagnie.

On voit apparaître dans les médias russes contrôlés par l’État des propos de plus en plus déshumanisants à l’égard des Ukrainiens. Un des plus inquiétants, à ce jour, a été publié sur le site de l’agence de presse Ria Novosti dimanche. Sous le titre « Ce que la Russie devrait faire de l’Ukraine », le commentateur et « philosophe » Timofeï Sergeitsev explique comment annihiler le gouvernement ukrainien pro-occidental et ses supporters au sein de la population. On ne parle pas d’un illuminé dans son sous-sol, mais bien d’un idéologue qui a enseigné à la prestigieuse Université d’État de Moscou, MGU. Il reprend la théorie loufoque du Kremlin selon laquelle l’Ukraine serait dirigée par des nazis en puissance, manipulés par l’Occident pour nuire à la Russie.

« L’élite (nazie) doit être éliminée. Sa rééducation est impossible. Le “marécage” social, qui a activement ou passivement soutenu cette élite par son action ou son inaction, doit survivre aux affres de la guerre et doit assimiler l’expérience comme une leçon historique et l’expiation de sa culpabilité », écrit le commentateur, tout en suggérant qu’une génération entière d’Ukrainiens soit soumise à des mesures de « dénazification ».

On est ici dans la déshumanisation totale. Dans le plan d’extermination d’une nation. Il y a même une feuille de route en 10 étapes pour garder le pays sous la botte de la Russie une fois la guerre remportée par Moscou.

Et tout ça, publié sur le site d’une des plus grandes agences de presse du pays.

Peut-être pas si surprenant quand on considère que Vladimir Poutine refuse de voir l’Ukraine comme une nation distincte, notamment dans un essai publié l’an dernier. « Le fait que Poutine essaie d’annuler les Ukrainiens comme groupe et le fait qu’il considère englober le territoire ukrainien dans la Fédération de Russie sont aussi des signaux d’avertissement d’un possible génocide futur », dit Frank Chalk.

Il est donc peut-être trop tôt pour utiliser le mot qui commence par la lettre « g » pour parler de l’invasion russe en Ukraine, mais il est clair qu’on ne doit pas le ranger trop loin.