Je suis un enfant de la guerre froide, un enfant qui avait peur de la guerre nucléaire. Jadis, cette peur était partout.

Publié le 18 mars

C’était dans le fond de l’air, dans la culture populaire. Daniel Lavoie avec ses « enfants de la bombe, des catastrophes, de la menace qui gronde », c’était dans le terrifiant téléfilm Le jour d’après1, dans le film Jeux de guerre2, dans les romans que je dévorais, de Tom Clancy à John le Carré…

J’avais 12, 13 ans et je connaissais le terme « destruction mutuelle assurée » qui présidait à toute discussion théorique sur une éventuelle guerre nucléaire. La DMA était une sorte d’équilibre de la terreur, l’issue inévitable d’une guerre nucléaire qui en assurait l’impossibilité.

Le monde est quand même passé tout près de l’holocauste nucléaire, sans le savoir sur le coup. Deux fois, en 1983, par exemple, dont une fois où le monde doit son salut à un officier soviétique qui a fait confiance à son instinct3.

Toujours dans les années 1980, un certain Gorbatchev s’est élevé à la tête de l’URSS. Des mots comme perestroïka et glasnost ont annoncé un changement de ton ; des sommets É.-U.–URSS ont limité la prolifération des armes nucléaires ; Gorbatchev et Reagan étaient capables de partager une tribune en souriant…

Puis, le mur de Berlin s’est écroulé en 1989 sans crier gare. L’URSS a implosé peu après et un nouveau monde est né au début des années 1990, un monde sans rivalité Est-Ouest. Le communisme avait perdu (on avait oublié la Chine…), disait-on, la marche triomphale de la démocratie se déroulait sous nos yeux…

Bref, la fin de l’URSS fut un peu – pas totalement – la fin de nos angoisses nucléaires.

Depuis 1991, comme un Polaroid jauni d’une promenade sur les poneys du parc Belmont, la peur d’une guerre nucléaire est devenue une relique des temps anciens. Depuis 30 ans, nos peurs ont été dominées par le terrorisme, par l’écologie : la fin du monde passerait par un ben Laden ou par les GES étouffants.

Appuyez sur le bouton FFWD de la cassette de la géostratégie du monde, avancez la chanson à 2022, sautez trois décennies et en un seul petit mois, c’est comme si nous étions en 1982.

La Russie a renoué avec ses délires de grandeur soviétique, menée par un type qui a déjà dit que la fin de l’URSS avait été la grande catastrophe géopolitique du XXsiècle.

Agressant l’Ukraine, le président Poutine a mis ses forces nucléaires en alerte, en vertu de mots qui ne veulent rien dire mais qui veulent tout dire : « J’ordonne au ministre de la Défense et au chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat. »

PHOTO MIKHAIL KLIMENTYEV, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président de la Russie, Vladimir Poutine, en rencontre virtuelle avec son conseil de sécurité, le 11 mars dernier

Les analystes qui ont fait des doctorats en doctrine nucléaire russe ont été surpris, n’ont pas reconnu ces mots4. Mais quand même, ça veut dire ce que ça veut dire. Surtout quand Poutine menace l’Occident qu’une intervention en Ukraine provoquerait « des conséquences que vous n’avez encore jamais connues »…

Sans le dire, Poutine a évoqué la Bombe.

Bluffe-t-il ?

Est-il sérieux ?

Jadis, les kremlinologues tentaient de percer le mystère de la pensée du secrétaire général du Parti communiste de l’URSS (le grand patron) en scrutant des photos du Politburo (son Conseil des ministres) lors des défilés militaires sur la place Rouge5.

Qui était là ? Qui n’était plus là ? Qui, depuis l’an dernier, s’était éloigné du secrétaire général, sur la photo ? Qui souriait, qui ne souriait pas ?

Si vous pensez qu’il y avait une part d’art divinatoire dans la profession de kremlinologue, je ne peux pas vous contredire. Scruter qui avait de l’influence au Kremlin en regardant des photos en noir et blanc de vieux Soviétiques emmitouflés dans des parkas et coiffés d’ouchankas ne relevait pas de la science, mettons.

Je prédis un retour en force de la profession de kremlinologue. Que pense Poutine ? Que veut-il ? Est-il fou ? Qui peut, dans son entourage, le raisonner ? A-t-il un entourage, au fait ? A-t-il manqué d’amour ? Il y a un marché immense pour les spéculations à propos du camarade Poutine.

La guerre nucléaire, donc. Je n’y avais pas pensé depuis 1991, au moins. Et comme les pantalons à pattes d’éléphant et le fluo qui trouvent toujours le moyen de revenir dans nos garde-robes, le vieux lexique de l’apocalypse nucléaire est revenu dans les manchettes, dans les analyses, dans les reportages. Dans ma conscience, dans mon imaginaire.

Du côté du magazine The Atlantic6, on propose même une charmante mise à jour pour ceux qui auraient oublié le lexique de la guerre nucléaire, depuis le temps. Je le recommande aussi pour ceux qui ne sont pas des enfants de la guerre froide : triade nucléaire, arme nucléaire tactique (et stratégique), « No first use », dissuasion nucléaire…

Mars 2022, Poutine joue donc au poker nucléaire.

Bluffe-t-il ?

Il y a des analystes qui pensent qu’il faut « caller » le bluff de Poutine, sinon, je vous le demande, ça finira où ? Donc, selon ces analystes, on dit à Poutine qu’on ne le croit pas. Et on envoie les avions de chasse de l’OTAN libérer le ciel de l’Ukraine, comme le demande le président Zelensky, Poutine n’osera pas utiliser l’arme nucléaire si ça dérape, jurent-ils…

OK, OK…

Et si Poutine ne bluffe pas ?

Et si Poutine prend une autre décision stupide, s’il fait un autre mauvais calcul, oh, juste une petite bombe nucléaire « tactique » sur Kyiv, sur Odessa, sur Lviv, juste pour faire cesser la guerre, comme ça s’est déjà vu7

Ou juste pour nous faire peur ?

Je n’en sais pas plus que vous.

Je sais juste que l’enfant de la bombe en moi, l’enfant de la bombe, des catastrophes et de la menace qui gronde, vient de se réveiller après quelques décennies de sommeil.

1. Visionnez un extrait du téléfilm Le jour d’après
2. Visionnez un extrait du film Jeux de guerre (en anglais)
3. Lisez un article de France Culture
4. Lisez un article de France 24
5. Lisez la fiche « Kremlinology » sur Wikipedia (en anglais)
6. Lisez un article de The Atlantic (en anglais)
7. Lisez une chronique d’Yves Boisvert de 2015