Je lis une biographie de Poutine qui scrute sa montée vers le pouvoir, à la fin des années 1990. Ça fait partie de mes obsessions, ces jours-ci : lire tout ce qui touche le bras de fer Russie-Ukraine.

Publié le 14 mars

Le livre s’intitule The Man Without a Face, de Masha Gessen (version française : Poutine – L’homme sans visage, Fayard). Masha Gessen travaillait pour un magazine russe dans les années folles juste avant et juste après la chute de l’URSS. C’est un livre terrifiant et fascinant.

Fascinant : Poutine était à la bonne place, au bon moment pour s’incruster dans l’orbite d’un pouvoir corrompu et instable. Inconnu de tous, adjoint du maire de Leningrad qui jouait sur tous les tableaux de la démocratie naissante. Avant de devenir premier ministre du plus grand pays du monde, Poutine n’avait pour ainsi dire aucune grande qualification.

Terrifiant : Poutine n’a à peu près jamais fait de politique, milieu qui comporte son lot d’alliances et de compromis. C’est une brute, juste une brute. Qui utilise le pouvoir comme une brute. Un dictateur ordinaire, comme le monde en a produit une trâlée depuis un siècle, un Pinochet, un Shah d’Iran, un Duvalier…

Mais à la tête du plus grand pays du monde.

Fascinant, bis : la Russie est un pays de mensonges et de mythes. La journaliste Gessen fait le récit de la montée de Poutine, mais c’est l’absence de faits et de vérités objectives dans ce vaste pays qui est la trame de fond du livre. L’Union soviétique est morte, mais la désoviétisation de la société russe, elle, n’a pas été faite.

On a beaucoup ergoté sur Poutine, l’ancien du KGB ; ah, Poutine, le grand espion ! Ça fait partie du mythe du dictateur russe : il fut officier du KGB, la grande police secrète de l’URSS, le mythique KGB, Dieu qu’il doit être rusé, retors, habile…

Pas vraiment, en fait.

La carrière de Poutine dans le KGB fut sans éclat.

Ce n’est pas le camarade Vladimir qui contrôlait des agents doubles ou qui piégeait des ingénieurs occidentaux dans des positions compromettantes avec des chèvres pour leur soutirer des secrets sur de nouveaux systèmes de radar. Un pousseux de crayon incapable de s’exprimer – mais très doué pour le judo – nostalgique de l’époque où l’URSS était un colosse dans le monde, qui s’est accroché depuis 1991 au mythe de l’humiliation-de-la-Russie-après-la-chute-de-l’URSS…

Un flic jadis sans panache qui fut envoyé en Allemagne en 1985, « mais pas en Allemagne de l’Ouest, même pas à Berlin », là où le KGB faisait de la vraie job d’espionnage, écrit Masha Gessen. Non, Poutine fut envoyé en Allemagne de l’Est communiste, à Dresde, « une autre affectation sans histoire » pour le lieutenant-colonel Poutine, qui « découpait des manchettes de journaux, contribuant ainsi aux montagnes d’informations inutiles produites par le KGB »…

En gros : Poutine n’aurait jamais inspiré à John Le Carré un personnage de ses romans de la guerre froide.

Et c’est ce type-là qui est devenu un autre despote russe, comme la Russie produit des despotes depuis cinq siècles, dixit Stephen Kotkin, un grand spécialiste de la Russie, auteur d’une biographie remarquée et encensée de Joseph Staline. Kotkin est brillamment interviewé dans le New Yorker par David Remnick, qui fut jadis correspondant en URSS. Je vous le dis : lâchez tout (après cette chronique, quand même) et allez lire cette entrevue lumineuse et instructive1.

C’est sur Poutine, oui, mais c’est surtout sur la Russie, de l’idée que la Russie se fait d’elle-même depuis toujours, sur les mythes qu’elle se raconte – la vérité, encore… –, elle, la superpuissance qui n’est pas si puissante que ça, hors desdits mythes qu’elle se fait accroire, à coups de légendes et de propagande.

Kotkin explique qu’une dictature produit fatalement de l’incompétence, à tous les niveaux de la société. Et les Russes n’ont à peu près connu que des États dominés par un ou l’autre des dictateurs que l’époque a assignés à la Russie depuis 500 ans. Or, le problème avec les despotes, c’est qu’ils règnent par la terreur, alors personne ne veut les contredire, ni même leur fournir de l’information déplaisante, même si elle est… véridique.

Kotkin : « C’est pourquoi le despotisme, ou juste l’autoritarisme, est tout-puissant et fragile à la fois. Le despotisme crée les circonstances de sa destruction. L’information n’est pas fiable. Les flagorneurs sont de plus en plus nombreux. Les mécanismes de correction rétrécissent. Et les erreurs deviennent plus graves. »

Comme cette erreur ukrainienne…

La Russie de 2022 n’est pas la Russie tsariste, ou celle de Staline, convient Stephen Kotkin. La Russie est plus éduquée, plus développée que jamais. « Mais le choc est là : tellement de choses ont changé, et ils sont encore prisonniers de ce schéma », celui de l’autocrate qui prend toutes les décisions, seul…

De Masha Gessen à Stephen Kotkin, toujours le thème de l’incompétence russe : Poutine est un incompétent à la tête d’un État traditionnellement incompétent.

En Russie, personne n’a donc contredit Poutine quand il a nié l’existence d’un État ukrainien, d’une culture ukrainienne. Aucune agence indépendante n’a enquêté sur la capacité réelle de son armée, si désorganisée en Ukraine2. Et personne ne semble avoir dit au despote que son super plan de contingence économique pour résister aux sanctions en cas d’attaque de l’Ukraine était aussi friable que le papier des journaux allemands qu’il découpait pour les archives du KGB, jadis.

A contrario, explique Stephen Kotkin, la beauté d’une démocratie fonctionnelle, c’est que les États apprennent généralement de leurs erreurs : « Nos systèmes politiques punissent les erreurs […], les administrations qui fonctionnent mal peuvent apprendre et s’améliorer, ce qui n’est pas le cas en Chine ou en Russie. »

Je lisais Kotkin et il mettait en mots ce que je devine depuis deux semaines : l’idée que la démocratie est une force – pas une faiblesse – est en train de redevenir à la mode de mille et une façons3, gracieuseté de cet incompétent de Poutine.

1. Lisez l’article « The weakness of a despot » (en anglais)
2. Lisez l’article « A serious failure : scale of Russia’s military blunders becomes clear » (en anglais)
3. Lisez l’article « Possible Outcomes of the Russo-Ukrainian War and China’s Choice » (en anglais)