Ce sont des chiffres qui devraient nous empêcher de dormir.

Publié le 6 janvier

Aux États-Unis, un an après l’assaut contre le Capitole qui a fait cinq morts et des centaines de blessés, des sondages indiquent que près de 10 % à 17 % des Américains interrogés croient que le monde est dirigé par une clique de pédophiles satanistes qui se nourrissent de l’énergie vitale d’enfants kidnappés pour se maintenir jeunes et puissants. Rien que ça.

Ah ! oui, n’oublions pas de mentionner que, selon leurs croyances, cette cabale cannibale compte dans ses rangs Joe Biden, les Obama, les Clinton et le multimilliardaire George Soros.

Toujours selon les mêmes études statistiques, réalisées au cours de la dernière année par des maisons de sondage sérieuses et des instituts de recherche, de 9 % à 15 % des répondants estiment que des « patriotes » devront avoir recours à la violence pour « restaurer l’ordre » aux États-Unis.

Faites le calcul rapidement : de 9 % à 15 % de la population américaine, c’est entre 30 et 50 millions de personnes qui pensent que l’utilisation de la force dans l’arène politique est une option raisonnable. C’est un nombre gigantesque. Et qui fait peur.

D’autant plus qu’on trouve des adhérents à ce courant de pensée dans plusieurs couches de la société américaine… et canadienne.

De notre côté de la frontière, nous ne disposons pas de sondages pour mesurer la popularité de la mouvance conspirationniste QAnon. Cependant, grâce aux abonnements sur les réseaux sociaux, on estime que des dizaines de milliers de personnes sont séduites par ces théories auxquelles se sont abreuvés beaucoup d’émeutiers du 6 janvier dernier à Washington.

Depuis une quinzaine d’années, je parle avec des adeptes de ces théories du complot lors de mes reportages aux États-Unis.

PHOTO ROBERTO SCHMIDT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Confrontation entre partisans de Donald Trump et policiers, lors de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021

Je me souviens d’une dame au Massachusetts qui faisait du bénévolat pour Donald Trump pendant les primaires républicaines au début de 2016. Elle était convaincue qu’Hillary Clinton vouait un culte à Satan depuis l’université. Elle s’impliquait en politique pour la première fois afin de lui barrer le chemin.

Ou encore de ce chauffeur de taxi en Ohio, où je couvrais l’élection présidentielle de 2008. Il m’expliquait que Barack Obama, le musulman, voulait devenir président pour déloger les chrétiens blancs du pouvoir. Et asservir leurs enfants.

En 2017, alors que j’assistais à la prestation de serment de Donald Trump, mon voisin de chaise – un homme d’affaires dans la quarantaine avancée – s’est transformé en monstre et s’est mis à faire des bruits d’animaux quand Michelle Obama est apparue sur les marches du Capitole. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir, avait-il dit, énigmatique. Ils vont payer cher leurs crimes. »

Quelques mois plus tôt, à l’automne 2016, j’avais sursauté en voyant à la télévision la devanture de Comet Pizza, une pizzeria de la capitale américaine où je venais de fêter l’anniversaire d’une de mes amies.

Un père de famille de Caroline du Nord s’y est présenté armé dans le but de libérer des enfants esclaves sexuels qui auraient été gardés de force dans l’arrière-boutique. C’est justement dans cette arrière-boutique, qui est aussi une salle de réception privée, que j’avais dansé une bonne partie de la nuit avec une cinquantaine de personnes.

Chaque fois, je me disais que j’étais tombée sur un énergumène caché sous des airs de citoyen ordinaire. Sur une toute petite frange de la société. Pas représentative de l’électorat américain. Mais l’assaut de l’an dernier et les sondages récents démontrent que le phénomène – même si minoritaire – n’est pas du tout marginal et qu’il y a là une véritable menace pour la démocratie au sud de notre frontière, mais aussi chez nous.

À la mi-décembre, trois anciens généraux des forces armées américaines ont envoyé une lettre ouverte au Washington Post. Ils demandent à l’état-major d’agir maintenant pour éviter une spirale de violence bien pire que celle d’il y a un an. « Nous avons froid dans les os en pensant qu’un coup d’État pourrait vraiment avoir lieu [en 2024] », écrivent les trois hommes qui ont atteint les plus hauts rangs militaires.

Ils s’inquiètent notamment du clivage au sein même des forces armées américaines, qui comptent plus de 1,5 million d’hommes et de femmes en uniforme.

Près de 10 % des personnes qui ont été arrêtées et accusées en lien avec l’assaut du 6 janvier ont des liens avec les forces armées, rappellent-ils.

Certains montrent déjà des signes de défiance à l’égard du commandant en chef, le président Biden. « Une rupture [d’allégeance] au sein des forces armées pourrait mener à une guerre civile », concluent-ils, demandant une enquête approfondie dans les rangs de l’armée.

PHOTO SAUL LOEB, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Richard Barnett, partisan de Donald Trump, entré par effraction dans le bureau de la présidente de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi, lors de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021

La même chose inquiète chez nous. Des enquêtes journalistiques – notamment par le Winnipeg Free Press et CBC – démontrent que des membres de groupes d’extrême droite, cherchant à mettre fin au système démocratique actuel, ont des liens avec les forces armées.

L’un d’eux, Patrik Jordan Matthews, membre de l’organisation néonazie The Base, a été condamné en octobre dernier à neuf ans de prison pour avoir comploté dans le but d’organiser un attentat meurtrier aux États-Unis. Pas plus tard qu’en décembre, un organisme fédéral a estimé dans un rapport que les suprémacistes blancs sont une « menace active » au sein des Forces armées canadiennes.

En ce jour de commémoration chez nos voisins, il serait difficile de prétendre que nous ne sommes pas nous aussi directement concernés.