En Birmanie, des minorités chrétiennes ont bien tenté de lutter contre l'emprise des méthamphétamines, qui déciment des communautés. Mais face aux menaces de mort, elles font désormais profil bas.

RICHARD SARGENT ET HLA HLA HTAY AGENCE FRANCE-PRESSE

« Nous avons eu des menaces. C'est tout bonnement devenu trop dangereux pour nous », explique le révérend Zau Man, à la tête de l'Église baptiste de Kutkai.

Dans cette région du nord de la Birmanie, l'État Shan, des milices civiles souvent liées à l'Église ont tenté de prendre en main la lutte contre la drogue, à défaut d'action des autorités. Avec des méthodes parfois controversées, comme la mise à sac des cultures en toute illégalité, dans cette région où est traditionnellement cultivé l'opium, base de l'héroïne.

« Avant, nous arrivions avec des bâtons, juste pour les impressionner.. Après avoir saisi la drogue, nous y mettions le feu », se souvient-il.

D'autres milices antidrogue comme le Pat Jasan, dans l'État Kachin, revendiquent l'usage de la violence et notamment des coups de bâtons.

Mais depuis leur apparition dans les années 1990-2000, les laboratoires fabriquant en Birmanie des quantités astronomiques de méthamphétamines se sont développés de façon exponentielle, au point de devenir intouchables. Du moins pour le révérend et ses méthodes artisanales de dissuasion.

L'homme d'Église constate, amer, que les méthamphétamines coulent désormais à flot aussi sur le marché local, frappant de plein fouet les villages de nombreuses régions, dans ce pays de près de 35 millions d'habitants.

« Avec la baisse du prix de la drogue, le nombre de drogués est monté en flèche ces dernières années », se désole le révérend Zau Man.  

Labos cachés en montagne

Les tarifs défient toute concurrence, confirment des drogués interrogés par l'AFP à Kutkai, à Lashio et à Muse : 500 kyats (0,30 euro) les trois tablettes de méthamphétamines.  

Trafiquants liés au crime organisé international agissant au grand jour et drogués rendus violents par le manque transforment certains quartiers de Kutkai en coupe-gorge.

Le cimetière de Kutkai est ainsi devenu un repaire de junkies, raconte le révérend Zau Man.

La Birmanie, numéro deux de la production d'opium après l'Afghanistan, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), est désormais aussi un des plus gros producteurs au monde de méthamphétamines, si ce n'est le premier, devançant l'Amérique latine et fournissant aussi loin que Sydney ou Tokyo.

Dans les montagnes du nord du pays se cachent ainsi des laboratoires ultramodernes, et une industrie générant des milliards d'euros par an. De fait, la Birmanie est idéalement placée : tout près des deux plus gros producteurs au monde de précurseurs (substances chimiques qui, détournées, sont utilisées à la production de drogues de synthèse), l'Inde et surtout la Chine, frontalière de l'État Shan.

L'essentiel de la drogue, en particulier l'« ice », forme la plus pure des méthamphéthamines, part vers des marchés lointains où elle sera revendue à des prix bien plus élevés que dans les rues de Kutkai.

Vivier local de junkies

Mais les trafiquants ont aussi réussi à créer un vivier local de junkies, pour écouler leurs méthamphétamines de basse qualité.

L'ONUDC met en garde contre « un désastre sanitaire » en Birmanie, notamment en État Shan, terrain idéal pour les trafiquants avec ses montagnes couvertes de jungle et zones de non-droit où se battent armée et rebelles, qui financent leurs luttes grâce au trafic de drogue.

En janvier 2018, la police de Kutkai a ainsi mis la main sur 30 millions de tablettes de méthamphétamines et plus de 2000 kilos d'« ice » et d'héroïne, la plus grosse saisie jamais effectuée dans le pays.

Parmi les accros à l'héroïne de la région, nombreux sont ceux qui la combinent désormais aux méthamphétamines.

Comme Arr San, 27 ans, qui vit dans un abri de fortune dans un faubourg de Muse. Il tourne à la métadone, dans le cadre d'un programme de désintoxication de l'hôpital local, pour sevrer les héroïnomanes locaux. Mais dans la foulée, ce jeune homme pâle aux cheveux sales prend cinq tablettes de méthamphétamines.

« On est éteint après avoir pris de la métadone, alors on prend des méthamphétamines pour se réveiller », explique celui qui a fui la ville voisine de Lashio pour échapper au recrutement forcé au sein des milices rebelles.

Pour le moment, la Birmanie a surtout une approche répressive de la lutte contre le trafic de drogue : être interpellé avec une seule pilule de méthamphétamines est puni de cinq ans de prison minimum. Les prisons birmanes comptent un nombre très important de détenus pour consommation ou trafic de drogue.

Le gouvernement d'Aung San Suu Kyi a fait voeu de faire reconnaître légalement le problème de la drogue comme un problème sanitaire, sans grand résultat sur le terrain pour l'heure.