L'ex-président pakistanais Pervez Musharraf a qualifié dimanche de «vendetta» le tribunal spécial mis sur pied afin de le juger pour «trahison» et soutenu avoir le soutien de «toute l'armée» dans cette affaire hypersensible pour un pays mené pendant trois décennies par les militaires.

Publié le 29 déc. 2013
Guillaume LAVALLÉE AGENCE FRANCE-PRESSE

Le gouvernement d'Islamabad a créé le mois dernier un tribunal afin de juger le «Général Musharraf» pour «haute trahison», un crime passible de la peine de mort au Pakistan, pour avoir suspendu la Constitution et imposé l'état d'urgence en 2007 alors qu'il était au pouvoir.

«La manière dont le tribunal a été créé, avec l'implication du premier ministre et de l'ancien chef de la Cour suprême, 'sent' un peu trop la vendetta», a déclaré M. Musharraf à un petit groupe de journalistes, dont l'AFP, à sa villa de Chak Shahzad, en banlieue d'Islamabad, où il a été assigné à résidence pendant six mois d'avril à novembre.

Il s'agissait de ses premières déclarations à la presse étrangère depuis avril et qui interviennent d'ailleurs à un moment crucial, à moins de trois jours de sa comparution attendue, le 1er janvier, devant ce tribunal spécial.

M. Musharraf, 70 ans, au pouvoir de son coup d'État fin 1999 à sa destitution à l'été 2008, était rentré au Pakistan en mars dernier après quatre années d'exil volontaire dans l'espoir de «sauver» son pays du «terrorisme» et de participer aux élections de mai.

Mais l'ancien chef de l'armée a été rapidement rattrapé par la justice qui l'a assigné à résidence pour son rôle présumé dans le meurtre de son ancienne rivale Benazir Bhutto, du chef rebelle Akbar Bugti, du renvoi de juges en 2007 et de l'opération sanglante la même année contre la Mosquée Rouge d'Islamabad où se terraient des islamistes armés.

Or l'ancien allié des États-Unis dans leur «guerre contre le terrorisme» a obtenu à la mi-novembre sa libération conditionnelle dans l'ensemble de ces affaires.

Mais le premier ministre Nawaz Sharif, renversé en 1999 par Musharraf et de retour aux affaires grâce à sa victoire aux élections de mai, a aussitôt annoncé la création d'un tribunal spécial afin de juger son ennemi juré pour «haute trahison».

«Clairement je ne peux pas dire que je me sens très bien... car jusqu'à présent, de ce que j'ai vu, la justice a été bafouée», a déclaré M. Musharraf, à propos de ces nouvelles accusations, dans la salle à manger d'inspiration marocaine décorée de sabres, de fusils et de photos.

M. Musharraf, qui s'était aliéné la magistrature et les islamistes lors de son passage à la tête de l'État, devait comparaître à la veille de Noël dans cette affaire, mais a été exempté in extremis après la découverte de cinq kilos d'explosifs en bordure d'une route que son convoi devait emprunter pour se rendre au tribunal.

Se présentera-t-il au tribunal le premier janvier lors d'une audience au cours de laquelle la justice doit lire les charges de «trahison» qui pèsent contre lui ?

«Je n'ai aucun problème à me présenter devant un tribunal ou n'importe quelle cour juste pour me défendre», a-t-il lancé, en réservant toutefois pour le moment sa décision sur l'audience du 1er janvier, car ses avocats remettent en cause la légalité même de ce tribunal spécial.

«Toute l'armée» avec Musharraf?

Ce procès pour «haute trahison» irrite de nombreux ténors au sein de l'armée pakistanaise et pourrait à terme, selon des analystes, contribuer à redéfinir la relation entre le pouvoir civil et les militaires dans un pays qui a vu trois gouvernements renversés par l'armée depuis sa création en 1947.

«Je dirai que toute l'armée est outrée... Je n'ai aucun doute, en me fondant sur les échos que j'ai eus, que l'armée est totalement derrière moi dans cette affaire», a déclaré M. Musharraf sans spéculer sur la réaction de ses anciens frères d'armes s'il était condamné pour haute trahison.

«Certes, il y a sans doute des éléments au sein de l'armée qui seront favorables (à Musharraf) s'il est humilié ou s'il tombe en disgrâce, mais dire que toute l'armée est outrée est une exagération», a commenté à l'AFP Talat Masood, ancien général devenu analyste.

Même s'il n'est pas condamné dans ces affaires, Pervez Musharraf ne peut quitter le Pakistan, car son nom figure sur une liste noire de personnalités interdites de séjour à l'étranger. «Je veux être un homme libre», clame-t-il dans sa villa aux allures de prison dorée.