Un influent chef musulman a appelé tôt mardi matin à la chute du gouvernement pakistanais, qu'il accuse de corruption et d'incompétence, et lui a lancé un ultimatum de 24 h pour dissoudre le Parlement et les Assemblées provinciales devant des dizaines de milliers de ses partisans réunis à Islamabad.

Publié le 14 janv. 2013
Nasir JAFFRY AGENCE FRANCE-PRESSE

«Moralement, votre gouvernement et vos assemblées ont pris fin ce soir, a déclaré Tahir ul-Qadri à l'adresse de la foule.

«Je lance au gouvernement un ultimatum jusqu'à demain pour dissoudre le Parlement fédéral et les Assemblées provinciales. Ensuite l'Assemblée du peuple prendra ses propres décisions», a-t-il ajouté.

Le rassemblement de protestation, organisé à l'appel du chef religieux, est le plus important rallye de l'opposition à Islamabad depuis l'élection en 2008 du Parti du peuple pakistanais (PPP) du président Asif Ali Zardari.

Le mouvement a été lancé par Tahir ul-Qadri, un Pakistano-Canadien revenu en décembre de Toronto après des années d'exil, qui dénonce la confiscation du pouvoir par une élite de propriétaires et d'industriels «incompétents» et «corrompus».

Ce chef religieux de 61 ans, modéré et fondateur de l'organisation Minhaj ul-Quran (La voie du Coran), présente à travers tout le pays et à l'étranger, avait appelé à une large mobilisation rappelant celle de la place Tahrir au Caire, ayant abouti à la chute du président égyptien Hosni Moubarak en 2011.

Parti avec ses partisans par la route dimanche de Lahore, la grande ville de l'est située à 400 km d'Islamabad, M. Qadri a traversé des villages à la tête d'un convoi. Des véhicules colorés étaient équipés d'enceintes qui crachaient en boucle l'hymne national pakistanais, et leurs occupants dansant en rythme étaient arrosés de pétales de fleurs par les habitants des environs.

Sa voiture noire a fendu la foule vers 2h00 du matin mardi, après 38 heures de route, dans le centre d'Islamabad où des dizaines de milliers de personnes étaient réunies.

«Demain, il y aura ici un gouvernement du peuple. Je dis donc aux fonctionnaires et aux forces de sécurité: +n'ayez pas peur de ce gouvernement+. Demain, le gouvernement aura été changé, ne vous en faites pas je suis venu ici pour vous sauver de l'esclavage», a-t-il ajouté, en affirmant qu'il prononcerait plus tard mardi le discours inaugural de «la révolution démocratique du peuple».

Dans une ambiance très nationaliste, les milliers de manifestants réunis dans la capitale agitaient le drapeau national vert orné d'un croissant de lune et d'une étoile, et brandissaient des photos géantes de ce chef musulman apprécié de l'Occident pour avoir publié en 2010 une fatwa (édit religieux) condamnant le terrorisme et les attentats suicide.

«Regardez le pays aujourd'hui. Il n'y a pas de gaz, pas d'électricité, pas de pétrole», se plaint Huma Nadeem, une étudiante de 20 ans faisant allusion à la crise énergétique qui s'ajoute à l'insécurité dans certaines régions du pays minées par des attentats réguliers. «Est-ce le pays auquel nous aspirons? Nous devons donner une chance à Qadri», a-t-elle ajouté.

Un agenda politique caché?

Aux termes de Constitution pakistanaise, la dissolution des assemblées doit mener à des élections générales et la nomination d'un gouvernement de transition qui gère les affaires courantes du pays jusqu'à l'entrée en fonction du prochain gouvernement issu des élections.

Or M. ul-Qadri plaide pour que cette administration provisoire soit formée en consultation avec l'armée et la justice, et non par les seuls grands partis traditionnels.

Le gouvernement transitoire ainsi formé pourra alors, selon lui, réformer pour faire en sorte que des «gens honnêtes» soient élus au cours des scrutins parlementaires et provinciaux prévus au plus tard à la mi-mai.

Les détracteurs de Tahir ul-Qadri le soupçonnent toutefois d'être manipulé par la puissante armée ou par des pays étrangers pour faire dérailler le processus électoral et s'imposer au coeur du jeu politique.

«Nous allons rester à Islamabad jusqu'à ce que le gouvernement tombe, que les assemblées (fédérale et provinciales, ndlr) soient dissoutes et que les dirigeants corrompus soient évincés...», a insisté M. Qadri.

Ses partisans planifient d'occuper dans la durée la capitale paralysée. Des commerces et des écoles étaient fermés, le réseau de téléphonie mobile coupé et des routes bloquées, notamment celle menant à l'enclave abritant les bâtiments gouvernementaux et les ambassades, le tout sous l'oeil de quelque 10 000 policiers.