Ils demandent aux enseignants de laver les vêtements des élèves et de leur couper les ongles, d'amener leur gamin à l'école ou de préparer son panier repas: les «parents monstres», comme les ont surnommés les médias, dictent leur loi à des professeurs excédés au Japon.

Miwa Suzuki AGENCE FRANCE-PRESSE

«Ce sont des parents qui ne s'intéressent qu'à leur enfant et demandent aux enseignants de leur réserver un traitement spécial», explique une institutrice de Tokyo, qui peine à compter les requêtes de parents reçues à son école.

«Une de ces mères nous appelle régulièrement à 7h30 le matin et nous enquiquine pendant des heures. L'autre jour, elle m'a dit: "Pourquoi faites-vous parler mon enfant devant les autres ? Il n'aime pas parler en public !"», raconte-t-elle.

Naoki Ogi, spécialiste du système éducatif, a consacré une étude à ce sujet, présentant 700 cas de «parents monstres» à travers les témoignages de professeurs et d'autres parents.

Parmi les exemples cités, un parent exigeait de l'instituteur qu'il vienne chercher son enfant à la maison le matin, un autre voulait qu'il prépare le panier repas de son fils avant une excursion, tandis qu'un professeur était tancé s'il oubliait de dire aux élèves d'emporter leur parapluie le lendemain en cas de prévision météo fâcheuse.

Certaines écoles ont reçu des demandes de parents réclamant que les vêtements de sport soient lavés par l'établissement, qu'on coupe les ongles des enfants ou que l'album de photos de la classe soit refait parce que l'un des élèves n'apparaissait pas sous son meilleur jour.

Une mère dont l'enfant avait brisé une vitre a protesté après avoir été convoquée et a même exigé d'être indemnisée pour le dérangement: selon elle, l'école était fautive car le caillou lancé par son gamin n'aurait jamais dû se trouver dans la cour de récréation.

Le phénomène des «parents monstres», décrit depuis longtemps par les médias nippons, atteint même la famille impériale.

«La princesse Masako est-elle une mère monstre ?», s'est récemment interrogé un magazine, après une intervention officielle du palais impérial auprès d'une école privée de la capitale. Aiko, la fille du couple princier, avait été selon le palais, «indisposée» par le comportement turbulent de camarades et avait dû rester absente une semaine de l'école.

À Tokyo, le problème est suffisamment sérieux pour avoir poussé les autorités à envoyer un manuel aux 60 000 employés des écoles municipales, où sont donnés des conseils pour gérer les «parents monstres».

Car certaines demandes peuvent dégénérer en drames.

Une assistante maternelle expérimentée s'est ainsi donné la mort en s'immolant par le feu dans sa crèche, en 2002, après quatre mois de plaintes d'un parent qui lui reprochait quelques égratignures constatées sur son fils.

Selon les statistiques officielles, les congés maladies des professeurs pour cause de stress ont triplé en dix ans, et 26 000 employés des écoles de Tokyo sont assurés contre les poursuites judiciaires. Ils étaient 1 300 en 2000.

M. Ogi voit l'origine du problème dans la dérégulation du début des années 2000, au nom de laquelle les municipalités peuvent laisser les parents choisir l'école de leur enfant, plutôt que de les aiguiller vers un établissement en fonction du lieu de résidence.

Selon l'expert, les écoles se font désormais concurrence pour attirer les élèves, d'autant que la faible natalité dans l'archipel réduit les inscriptions. «L'éducation est devenue une marchandise».

«Les consommateurs sont les "dieux" dans les grands magasins, où les clients bénéficient d'une supériorité écrasante sur les vendeurs. À l'école, les parents sont devenus les clients», souligne-t-il.