(Almaty) Le président kazakh s’en est pris mardi à son puissant prédécesseur, pour la première fois après des émeutes sanglantes, et a annoncé le retrait imminent des troupes étrangères menées par la Russie, venues à la rescousse.

Mis à jour le 11 janvier
Christopher RICKLETON Agence France-Presse

Kassym-Jomart Tokaïev a aussi nommé un nouveau cabinet ministériel, alors que ce vaste pays d’Asie centrale a été secoué la semaine dernière par des violences jamais vues depuis son indépendance en 1991. Celles-ci ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés, et mené à l’arrestation de quelque 10 000 personnes.

M. Tokaïev a accusé son mentor et prédécesseur, Noursoultan Nazarbaïev, d’avoir favorisé l’émergence d’une « caste de riches » dominant cet État regorgeant d’hydrocarbures, une critique inédite à l’égard de celui qui détient le titre honorifique de « Chef de la Nation » et bénéficiait jusqu’ici d’un culte de la personnalité.

Lors des troubles, des manifestants avaient scandé leur colère contre l’ancien dirigeant de 81 ans. Depuis, les rumeurs sur une fuite à l’étranger de M. Nazarbaïev se sont multipliées, mais les autorités kazakhes n’ont donné aucune information sur sa localisation.

PHOTO NICHOLAS KAMM, AGENCE FRANCE-PRESSE

Depuis les émeutes, les rumeurs sur une fuite à l’étranger de Noursoultan Nazarbaïev se sont multipliées, mais les autorités kazakhes n’ont donné aucune information sur sa localisation.

Si les émeutes sont qualifiées d’agressions « terroristes » étrangères par les autorités, les violences avaient éclaté après des manifestations contre la hausse des prix du carburant, sur fond de dégradation du niveau de vie et de corruption endémique dans cette ex-république soviétique.

Des experts en droits humains de l’ONU ont dénoncé mardi une utilisation abusive du terme « terroristes » par les autorités kazakhes, condamnant également l’usage de la force meurtrière contre les émeutiers.

La France, qui assure la présidence tournante de l’UE, a appelé à respecter « pleinement » la souveraineté du Kazakhstan et au lancement d’un dialogue pour permettre une désescalade dans la crise.

« Caste de gens très riches »

Lançant une attaque frontale contre son mentor, M. Tokaïev l’a accusé d’être responsable de l’apparition dans le pays d’une « caste de sociétés très profitables, de gens très riches ». « Je pense que le temps est venu de payer un tribut au peuple », a-t-il affirmé.

Il veut donc que les élites qui « dans l’ombre » disposent « de fonds énormes », ainsi que les grandes entreprises, approvisionnent un fonds dont bénéficiera la population.

Premier signe dans cette direction, M. Tokaïev a annoncé mardi qu’il prévoyait de mettre fin à un monopole privé très critiqué sur le recyclage des déchets, lié à la fille cadette de M. Nazarbaïev, Alia, 41 ans.

Une autre fille, Dinara et son mari Timour Koulibaïev, qui sont parmi les personnes les plus riches du Kazakhstan, contrôlent pour leur part la grande banque Halyk et ont un poids important dans le secteur clé du pétrole.

La carrière politique de la fille aînée, Dariga, notamment au Parlement, a elle été marquée par une série de déclarations controversées, des informations lui prêtant également d’importants intérêts commerciaux.

Un des alliés de poids de M. Nazarbaïev, Karim Massimov, avait été arrêté samedi pour haute trahison après avoir été limogé de la tête des services secrets.

Retrait « progressif » des Russes

Les émeutes avaient conduit M. Tokaïev à appeler à la rescousse quelque 2000 hommes d’une force militaire menée par la Russie. Selon lui, leur mission étant accomplie, leur retrait peut débuter cette semaine.    

« Le retrait progressif du contingent unifié de l’OTSC débutera dans deux jours. Ce processus ne prendra pas plus de dix jours », a dit M. Tokaïev.

Les États-Unis ont appelé mardi la Russie à retirer « rapidement » ses forces envoyées au Kazakhstan à la demande du président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev après de violentes émeutes.

Washington salue le retour au calme dans cet État d’Asie centrale secoué la semaine dernière par des violences jamais vues depuis son indépendance en 1991, a déclaré le porte-parole du département d’État, Ned Price.

« Nous saluons aussi l’annonce du président Tokaïev, qui a dit que les forces de maintien de la paix de l’OTSC avaient achevé leur mission », a ajouté M. Price, en référence aux quelque 2000 soldats, principalement russes, de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) appelés à la rescousse par le président kazakh.

« Tant que les forces de l’OTSC ne se seront pas retirées, nous continuerons à [les] appeler […] à respecter les droits humains et à respecter leur engagement à se retirer rapidement du Kazakhstan, ainsi que le gouvernement kazakh l’a requis », a ajouté le porte-parole de la diplomatie américaine au cours d’un point presse.

M. Tokaïev a déclaré que le retrait du contingent de l’OTSC débuterait dans deux jours, qu’il serait « progressif » et qu’il ne prendrait pas plus de dix jours.

Mais le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou a indiqué que le départ se ferait une fois la situation « totalement stabilisée » et « sur décision » des autorités kazakhes.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken avait provoqué la colère de Moscou la semaine dernière en déclarant qu’« une fois que les Russes sont chez vous, il est parfois très difficile de les faire partir ».

Le commandant du contingent de l’OTSC, Andreï Serdioukov, a indiqué qu’un plan était en cours d’élaboration pour transmettre aux forces kazakhes la garde des sites protégés par ses forces. Selon lui, le déploiement rapide de ce contingent a permis de « stabiliser la situation » dans le pays.

Lundi, le président russe Vladimir Poutine avait assuré que les troupes de l’OTSC étaient là « pour une période limitée ».  

À Almaty, de nombreux habitants avaient accueilli ce contingent avec soulagement. « Je salue la coopération avec la Russie », a affirmé à l’AFP Roza Mataïeva, une professeure de 45 ans. « Je pense qu’il n’y a pas de menace pour notre souveraineté. »

Les violences les plus graves ont eu lieu dans cette ville, la capitale économique, où de nombreux bâtiments publics ont été saccagés et des commerces pillés, tandis qu’émeutiers et forces kazakhes s’opposaient dans des affrontements armés.