Élu à la tête du Parti libéral démocrate, Fumio Kishida deviendra premier ministre la semaine prochaine

Motoko Rich The New York Times

(Tokyo) Avec la population la plus âgée du monde, des naissances en baisse rapide, une dette publique gargantuesque – et des catastrophes naturelles de plus en plus dévastatrices, alimentées par les changements climatiques –, le Japon fait face à des défis profondément enracinés que le parti au pouvoir depuis longtemps n’a pas réussi à résoudre.

Pourtant, en choisissant un nouveau premier ministre mercredi, le Parti libéral démocrate a élu le candidat le moins susceptible de proposer des solutions audacieuses.

Lors d’un second tour de scrutin pour le leadership, l’élite du parti a choisi Fumio Kishida, 64 ans, un modéré invétéré, semblant ne pas tenir compte de la préférence du public pour un candidat non conformiste. Ce faisant, l’élite a consacré un homme politique qui ne se distingue guère de l’impopulaire chef sortant, Yoshihide Suga, ou de son prédécesseur, Shinzo Abe, le premier ministre qui a été au pouvoir le plus longtemps de l’histoire du Japon.

Les anciens du parti, qui a eu un quasi-monopole sur le pouvoir au cours des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ont fait leur choix en sachant qu’avec une opposition politique faible et un mince taux de participation des électeurs, ils auraient peu de risques de perdre les élections générales qui auront lieu plus tard cette année. Ainsi, largement isolés de la pression des électeurs, ils ont opté pour un ancien ministre des Affaires étrangères prévisible, qui a appris à contrôler toute envie de s’écarter du programme principal du parti.

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Fumio Kishida, chef du Parti libéral démocrate japonais et prochain premier ministre du Japon

Un candidat moins populaire

« Dans un sens, vous ignorez la voix de la base afin d’obtenir quelqu’un avec qui les patrons du parti sont plus à l’aise », a commenté Jeff Kingston, directeur des études asiatiques à l’université Temple de Tokyo.

Mais choisir un dirigeant qui n’a pas le soutien de la population comporte le risque d’un retour de bâton qui affaiblirait le parti après les élections et rendrait la tâche de M. Kishida plus difficile, alors que le pays émerge lentement de six mois de restrictions liées à la pandémie qui ont mis à mal l’économie.

Fumio Kishida devra gagner la confiance du public pour montrer qu’il n’est pas seulement un initié du parti, a fait observer Kristi Govella, directrice adjointe du programme Asie du German Marshall Fund of the United States.

Si des défis commencent à se présenter, nous pourrions voir sa cote de popularité baisser très rapidement, car il part d’un point de soutien relativement modeste.

Kristi Govella, directrice adjointe du programme Asie du German Marshall Fund of the United States

M. Kishida était l’un des quatre candidats en lice pour le poste de chef lors d’une course exceptionnellement serrée qui s’est terminée par un second tour contre Taro Kono, un non-conformiste dont le franc-parler et le bon sens l’ont rendu populaire auprès du public et des membres de la base du parti. M. Kishida l’a emporté au second tour de scrutin, où les bulletins de vote des membres du Parlement avaient plus de poids.

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Taro Kono, candidat à la présidence du Parti libéral démocrate japonais

Il deviendra premier ministre lorsque le Parlement tiendra une session extraordinaire la semaine prochaine et il dirigera ensuite le parti vers les élections générales, qui doivent avoir lieu d’ici novembre.

« Des montagnes de questions »

Dans son discours de victoire mercredi, M. Kishida a reconnu les défis auxquels il est confronté. « Nous avons des montagnes de questions importantes à résoudre pour l’avenir du Japon », a-t-il déclaré.

Ces problèmes se profilent à l’intérieur du pays et à l’étranger. M. Kishida doit faire face à des tensions croissantes dans la région, la Chine étant de plus en plus agressive et la Corée du Nord ayant recommencé à tester des missiles balistiques. Taiwan cherche à adhérer à un pacte commercial multilatéral que le Japon a contribué à négocier, et M. Kishida pourrait devoir aider à trouver une façon d’accepter l’île autonome dans le groupe sans mettre la Chine en colère.

En tant qu’ancien ministre des Affaires étrangères, M. Kishida pourrait avoir plus de facilité à gérer son portefeuille international.

La plupart des analystes s’attendent à ce que M. Kishida maintienne une relation forte avec les États-Unis et qu’il continue à développer des alliances avec l’Australie et l’Inde pour créer un rempart contre la Chine.

Mais sur le front intérieur, il propose surtout de poursuivre les politiques économiques de Shinzo Abe, qui n’ont pas réussi à remédier à la stagnation du pays. Les inégalités de revenus se creusent, car de moins en moins de travailleurs bénéficient du célèbre système japonais de l’emploi à vie – une réalité reflétée dans la promesse de campagne de M. Kishida d’un « nouveau capitalisme » qui encourage les entreprises à partager davantage de bénéfices avec les travailleurs de la classe moyenne.

« La dette accumulée du Japon augmente, et le fossé entre les riches et les pauvres se creuse », a indiqué Tsuneo Watanabe, chargé de recherche à la Fondation Sasakawa pour la paix à Tokyo. « Je ne pense pas que même un génie puisse s’attaquer à ce problème. »

En ce qui concerne la pandémie, M. Kishida pourrait, dans un premier temps, échapper à certaines des pressions qui ont frappé M. Suga, étant donné que le déploiement du vaccin a pris de l’ampleur et que près de 60 % de la population est aujourd’hui vaccinée.

Mais M. Kishida a proposé peu de politiques concrètes pour faire face à d’autres problèmes comme le vieillissement et le déclin de la population ou les changements climatiques.

Dans le questionnaire d’un magazine, Fumio Kishida a déclaré qu’il fallait « vérifier scientifiquement » que les activités humaines étaient à l’origine du réchauffement climatique en disant : « Je pense que c’est le cas dans une certaine mesure. »

Rapprochement avec l’aile droite

Pendant la campagne, Fumio Kishida s’est rapproché de l’aide droite du Parti libéral démocrate, dont le pouvoir persiste malgré une position minoritaire dans le parti.

Il avait auparavant acquis la réputation d’être plus accommodant que l’aile droite influente dirigée par M. Abe, mais pendant la course à la direction, il a exprimé une position de faucon à l’égard de la Chine. En tant que représentant parlementaire d’Hiroshima, M. Kishida s’est opposé aux armes nucléaires, mais il a clairement exprimé son soutien au redémarrage des centrales nucléaires japonaises, qui sont à l’arrêt depuis la triple fusion de Fukushima il y a 10 ans.

Il a également atténué son soutien à la révision d’une loi obligeant les couples mariés à partager un nom de famille à des fins juridiques et a déclaré qu’il ne soutiendrait pas le mariage homosexuel, allant ainsi à l’encontre de l’opinion publique, mais se conformant aux vues de l’élite conservatrice du parti.

« Je pense que Kishida sait comment il a gagné, et ce n’est pas en faisant appel au grand public, ce n’est pas en se présentant comme un libéral, mais en courtisant le soutien de sa droite », a souligné Tobias Harris, chercheur principal au Center for American Progress à Washington. « Donc, comment cela va influencer la composition de son cabinet et ses priorités, et ce à quoi la plateforme de son parti finira par ressembler, signifie qu’il pourrait finir par être tiré dans différentes directions. »