Zhao Wei est l’une des actrices les plus connues de la Chine. Elle a gagné de nombreux prix et foulé les tapis rouges de premières et de festivals internationaux.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Pourtant, dans son pays, c’est comme si elle n’avait jamais existé.

À la fin août, ses films ont été retirés des plateformes de visionnement. Ses émissions ne sont plus accessibles. Ses comptes sur les réseaux sociaux ont été désactivés. L’actrice, comparée à Reese Witherspoon pour sa notoriété et sa réputation généralement positive, est vraisemblablement l’une des dernières figures en vue à faire les frais d’une répression.

« Je vois là un élément d’une plus grande campagne de pression sur l’industrie du divertissement chinois par le Parti [communiste] pour réaffirmer son pouvoir », explique Aynne Kokas, professeure agrégée au département d’études des médias de l’Université de Virginie.

En 2017, une nouvelle réglementation visant les diffuseurs a été mise en place en Chine pour faire la promotion des « valeurs socialistes centrales » et pour « s’opposer vigoureusement » au contenu célébrant l’argent et l’individualisme.

La définition [des valeurs socialistes centrales] est aussi floue qu’elle en a l’air. D’une certaine façon, [l’effacement] est aussi une tactique pour faire peur aux autres personnalités publiques.

Aynne Kokas, professeure agrégée au département d’études des médias de l’Université de Virginie

Mme Kokas cite le cas de l’acteur de Hong Kong Nicholas Tse, qui a annoncé il y a une dizaine de jours qu’il allait renoncer à sa citoyenneté canadienne, en expliquant sa volonté de promouvoir la culture chinoise.

Lien avec Jack Ma

L’actrice et productrice Zhao Wei, aussi appelée Vicki Zhao, est considérée comme l’une des stars de cinéma les plus riches. La femme de 45 ans a été condamnée en 2017 pour des délits boursiers.

Elle pourrait avoir été dans la ligne de mire des autorités chinoises notamment en raison de son association avec l’homme d’affaires Jack Ma, fondateur d’Alibaba, disparu pendant près de trois mois l’an dernier. Il avait refait surface en janvier dans une vidéo dans laquelle il vantait les efforts du régime communiste.

PHOTO MARK SCHIEFELBEIN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jack Ma, homme d’affaires et fondateur d’Alibaba

« Il y a beaucoup de nouvelles qui font état du fait que Zhao Wei et son mari étaient de proches amis [de Jack Ma] et qu’ils avaient investi dans son entreprise », souligne Katherine Chu, chargée de cours au département de sciences politiques et d’études Asie-Pacifique à l’Université d’État de Californie.

Révolution culturelle 2.0

Le régime chinois, particulièrement répressif à l’endroit des dissidents, a mis en place dernièrement une série de nouvelles règles restrictives concernant les médias de divertissement. Les enfants, par exemple, ne sont pas autorisés à jouer plus d’une heure par jour à des jeux en ligne. Les hommes « efféminés » sont bannis des émissions. Le « patriotisme » est encouragé.

La professeure Katherine Chu note les craintes d’une sorte de « révolution culturelle 2.0 », en référence à la période particulièrement sanglante des années 1960, lorsque Mao Zedong a mené sa « Grande Révolution culturelle prolétarienne ».

De nombreux analystes ont dressé des parallèles entre Mao Zedong et Xi Jinping récemment. Comme son prédécesseur, l’actuel président a lui aussi imposé l’enseignement de sa « pensée » sur le socialisme aux élèves du primaire entrant en classe cet automne. Le président au pouvoir depuis 10 ans a obtenu une modification de la Constitution, abolissant la limite de deux mandats adoptée en 1982. Il pourrait donc conserver le pouvoir à la fin de son deuxième mandat dans un an.

« Fan-clubs »

Si les personnalités publiques – qu’elles soient dans l’industrie du cinéma ou influenceuses sur le web – ne sont pas directement actives sur la scène politique, leur poids est grand et elles jouissent d’une véritable communauté en ligne. Les « fan-clubs » peuvent devenir des plateformes particulièrement lucratives, utilisées pour vendre des produits comme pour discuter de différents sujets. Le régime a indiqué il y a quelques semaines son intention de poursuivre sa lutte « pour la sécurité politique et idéologique du cyberespace », selon le South China Morning Post.

« Les fan-clubs sont énormes, parce que la population est de 1,4 milliard d’habitants, note Mme Chu. Donc, dès qu’il y a un message, ça attire des millions de réponses, diversifiées. Certains peuvent y critiquer le gouvernement. »

Outre le secteur du divertissement, Aynne Kokas s’inquiète pour l’industrie de la finance et des technologies, autre domaine où le pouvoir est accru, indépendant du régime. « Mais j’ai été surprise par les dernières mesures, dit-elle. Je pense qu’il y a une tendance à pousser plus loin que ce qu’on a vu par le passé. »

Avec la BBC, l’Agence France-Presse et Reuters