Les essais d’armes nucléaires de la France auraient contaminé plus de 100 000 personnes en Polynésie française. Le gouvernement français aurait caché l’étendue des contaminations, notamment celles des nouveau-nés, révèle une enquête internationale.

Publié le 11 mars 2021
Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Presque toute la population contaminée

Les essais d’armes nucléaires menés par la France dans les années 1960 et 1970 en Polynésie française auraient contaminé 110 000 personnes, soit près de la totalité des habitants à l’époque. C’est ce que révèle une enquête menée depuis deux ans par les médias en ligne Disclose et Interprt, en collaboration avec le programme Science & Global Security de l’Université de Princeton, aux États-Unis. « Le problème avec les retombées des essais nucléaires, c’est qu’ils font souvent l’objet d’enquêtes par les pays qui les ont menés, explique Gordon Edwards, expert en questions nucléaires et président de la Coalition canadienne pour la responsabilité nucléaire (CCNR). C’est bien de voir une enquête indépendante et crédible établir que oui, effectivement, une contamination massive a eu lieu et a été occultée. »

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Photo datée de 1970 d’un test nucléaire français dans le Pacifique Sud, à Mururoa

Lancé par de Gaulle

Lancé et encouragé par le président Charles de Gaulle, le programme d’essais d’armes nucléaires en Polynésie française s’est étendu de 1966 à 1996. Pas moins de 193 essais d’armes nucléaires ont été menés par l’armée française en Polynésie française. Les essais à l’air libre, les tests les plus contaminants du programme nucléaire français, ont été menés à 46 reprises entre 1966 et 1974. « C’était une question d’orgueil national, dit M. Edwards. La France voulait montrer qu’elle était assise à la table des grands. » Sur papier, des précautions étaient prises pour que les retombées radioactives n’affectent pas des lieux habités, mais l’enquête a démontré que l’armée allait de l’avant avec ses explosions même lorsque les vents soufflaient en direction des villes et villages.

Les nouveau-nés plus affectés

De tous les habitants touchés par les retombées radioactives, ce sont les jeunes enfants qui ont été les plus affectés. Ils l’ont notamment été en consommant de l’eau potable provenant de citernes dangereusement contaminées par l’eau de pluie. L’enquête a montré que le gouvernement français savait que des îles étaient contaminées : des documents de l’époque, déclassifiés en 2013, comprennent même des listes de noms d’enfants, avec leur âge, ainsi que le taux de matières fissiles présentes dans l’eau des citernes familiales ou municipales près de leur maison.

Maladies graves

Des gens qui étaient enfants au moment des tests ont été atteints de cancers à l’âge adulte, relate l’enquête, qui cite des cas de leucémie, de lymphome, de cancers de la thyroïde, du poumon, du sein et de l’estomac. M. Edwards note qu’il est difficile d’établir un lien direct entre une exposition individuelle et la maladie. « Mais, comme pour la cigarette, les chiffres ne mentent pas. Les cancers sont plus élevés qu’ailleurs. » Jusqu’ici, 63 civils polynésiens ont été indemnisés en raison de maladies découlant de la contamination radioactive. Selon l’enquête, plus de 110 000 Polynésiens y auraient droit. « L’administration française a jusqu’ici refusé bien des demandes d’indemnisation qui étaient objectivement valables », dit M. Edwards.

Devoir moral

La France est loin d’être le seul pays à avoir mené des essais nucléaires dévastateurs : les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine l’ont fait, et ont même dans certains cas exposé leurs propres militaires à des niveaux élevés de radiation. Dans le cas de la Polynésie française, la France a un devoir moral de reconnaître sa responsabilité, croit Gordon Edwards. « La chose honorable à faire pour un pays de la stature de la France, c’est de reconnaître ses torts, s’excuser et indemniser les personnes exposées. » La France est aussi responsable de la question des déchets radioactifs qui se trouvent toujours sous terre après des tests souterrains en Polynésie française, ajoute-t-il. « Du matériel reste radioactif pendant des siècles. C’est la responsabilité du gouvernement français de voir à ce que ce matériel ne s’échappe pas dans l’océan lors d’un tremblement de terre, par exemple, et contamine les poissons qui sont mangés par les habitants. »

> Consultez le site de l’enquête sur les essais nucléaires français dans le Pacifique