La pandémie est venue ajouter une couche d’anxiété à Nazuna Hashimoto, une jeune femme vivant à Osaka. Elle a perdu son emploi dans un centre d’entraînement, fermé pour prévenir la transmission du virus.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

En juillet, elle a tenté de mettre fin à ses jours.

« J’ai souffert de dépression, confie la femme de 20 ans dans un courriel à La Presse. Je pense que le plus difficile a été de faire comprendre la maladie mentale aux gens. »

Elle a décidé de prendre la parole publiquement, racontant notamment son histoire au New York Times, pour tenter de briser le tabou entourant la santé mentale au Japon. Avec son amoureux, elle a mis sur pied une application pour faciliter l’accès à des professionnels.

PHOTO FOURNIE PAR NAZUNA HASHIMOTO

Nazuna Hashimoto a décidé de raconter son histoire pour tenter de déstigmatiser la santé mentale au Japon.

Hausse du nombre de suicides chez les femmes

La question de la santé mentale est revenue à l’avant-plan au Japon après une hausse marquée du nombre de suicides chez les femmes en octobre dernier. L’année 2020 a vu sa première augmentation pour ce type de mort en 11 ans.

Les premières hypothèses évoquent une crise économique ayant touché plus durement les jeunes Japonaises, dans des domaines fortement touchés par les mesures contre la COVID-19, comme le voyage, l’hôtellerie et l’alimentation.

« C’est inhabituel parce que les suicides masculins sont normalement ceux qu’on voit augmenter lorsqu’il y a des changements dans les conditions économiques », note le professeur de l’Université d’Osaka Tetsuya Matsubayashi, dont les recherches portent sur le suicide.

Ses analyses, menées avec Michiko Ueda, de l’Université Waseda, suggèrent un lien entre les taux de chômage mensuels et celui des suicides chez les femmes de moins de 39 ans en 2019 et en 2020. « Pour l’instant, ce ne sont que des hypothèses et nous aurons besoin de plus d’information pour comprendre ce qui se passe réellement au Japon », précise-t-il.

D’autres raisons ont été avancées, comme l’isolement, les problèmes conjugaux exacerbés par la pandémie et les suicides médiatisés de vedettes japonaises au cours de la dernière année.

« Il y en a eu quelques-unes de suite, des actrices très connues, qui avaient l’air d’avoir une vie idéale et qui se sont suicidées, note Bernard Bernier, professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal et associé au Centre d’études asiatiques. Ça a fait les manchettes et ça a eu une espèce d’effet d’entraînement. »

Ministère de la Solitude

Devant les données alarmantes, le gouvernement a créé à la mi-février un « ministère de la Solitude », reprenant ce concept mis sur pied en 2018 au Royaume-Uni. Son rôle sera d’examiner les pistes possibles pour briser l’isolement et prévenir le suicide.

« Je pense que n’importe quelle mesure qui pourrait aider à prévenir le suicide, à en faire un sujet de discussion, à retirer la honte l’entourant, est une bonne idée », réagit au téléphone Ulrike Schaede, professeure à l’Université de Californie à San Diego.

Cette spécialiste du Japon note qu’une certaine « fascination » pour le suicide existe toujours au pays, où l’idée de demander de l’aide pour des problèmes de santé mentale reste taboue.

Elle met cependant en garde contre des conclusions trop hâtives sur les suicides au Japon, qui n’est pas le pays où le taux est le plus élevé.

Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé de 2016, il arrivait au 14e rang, dernière la Russie, la Corée du Sud et la Belgique, notamment.

Données

Il est aussi rare que les pays publient ainsi leurs données sur le suicide chaque mois, ajoute Mme Schaede. Pour elle, cette compilation presque en temps réel est un avantage pour agir rapidement du côté de la prévention.

Au Québec, par exemple, les dernières données officielles accessibles sur le suicide datent de 2018 : le Bureau du coroner enquête sur ces morts, et le délai moyen pour terminer un rapport est de 11 mois.

« Ça ne nuit pas, parce qu’on a quand même la capacité d’avoir des indices plus rapidement, nuance le directeur général de l’Association québécoise de prévention du suicide, Jérôme Gaudreault. Le coroner a quand même une idée approximative de la situation, c’est pour ça que tous les mois, on reçoit une communication de sa part pour dire s’il y a eu des variations dans les taux de suicide. »

Différentes autorités régionales peuvent aussi sonner l’alarme en cas de hausse marquée, avant la fin des enquêtes des coroners.

M. Gaudreault trouve l’idée « très intéressante » d’un ministère de la Solitude ou consacré à la santé mentale, concept sur lequel le Québec pourrait aussi se pencher, dit-il.

Bernard Bernier estime que les changements au pays du Soleil levant devraient se faire en profondeur pour enlever de la pression chez les travailleurs. « Je pense qu’il y a plusieurs choses qu’il faudrait changer au Japon ; l’une des choses, c’est vraiment l’orientation, exagérée, à mon avis, face au travail, dit-il. Pas seulement le travail qui nous définit, mais les très longues heures de travail aussi. »

Nazuna Hashimoto dit avoir reçu « beaucoup d’amour » après son témoignage public sur son expérience. Elle n’avait parlé de sa tentative de suicide qu’à de proches amis.

« Les gens minimisent les maladies mentales parce que nous n’avons pas une longue culture concernant la santé mentale, écrit-elle. Les gens doivent réfléchir fort avant de trouver le courage d’aller voir un psychiatre. »

La jeune femme souhaite maintenant contribuer à changer les mentalités.

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour l’un de vos proches, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Vous pouvez aussi consulter le site commentparlerdusuicide.com.