(Bichkek) Le premier ministre du Kirghizstan a affirmé jeudi avoir pris le pouvoir après la démission plus tôt dans la journée du président, une issue qui ne met pas fin à la crise politique minant le pays depuis des élections contestées.

Christopher RICKLETON
Agence France-Presse

« Les pouvoirs du président et du premier ministre m’ont été transférés », a affirmé Sadyr Japarov devant ses partisans, expliquant que la démission du président Soroonbaï Jeenbekov et le refus du président du Parlement d’assurer l’intérim le plaçaient de facto à la tête du Kirghizstan.

Ce pays d’Asie centrale est plongé dans une profonde crise depuis les élections législatives du 4 octobre. Remportées par des formations proches du désormais ex-chef de l’État, elles ont déclenché une vague de manifestations violentes ayant fait un mort et 1200 blessés.  

Peu après leur annonce et les premiers heurts, les résultats du scrutin, discrédités du fait de graves soupçons d’achats de voix, ont été annulés, ce qui n’a pas pour autant stabilisé le Kirghizstan et poussé M. Jeenbekov vers la sortie.

« Je ne m’accroche pas au pouvoir, je ne veux pas entrer dans l’Histoire du Kirghizstan comme le président qui a fait couler le sang en tirant sur ses concitoyens. C’est pourquoi j’ai décidé de démissionner », a-t-il déclaré jeudi, selon la présidence de cette ex-république soviétique frontalière de la Chine.

PHOTO VYACHESLAV OSELEDKO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Sooronbaï Jeenbekov.

Il avait promis la semaine dernière de se retirer du pouvoir une fois le calme revenu, mais avait ajouté mercredi qu’il attendrait la tenue de nouvelles élections législatives. Il avait aussi reçu le soutien de la Russie, principale puissance de l’Asie centrale postsoviétique et qui dispose d’une base militaire au Kirghizstan.

Finalement, M. Jeenbekov a dû se résoudre à démissionner dès jeudi sous la pression de Sadyr Japarov, premier ministre nouvellement élu par le Parlement et nationaliste à la réputation sulfureuse.  

Soroonbaï Jeenbekov a relevé que l’entrée en fonction du nouveau chef de gouvernement n’avait pas « fait baisser l’agressivité », ni « les appels à ma démission ».

« Pour moi, la paix au Kirghizstan, l’intégrité de notre pays, l’unité de notre peuple et la paix dans la société sont le plus important », a-t-il relevé, appelant « Japarov et les autres politiques à retirer leurs partisans des rues ».

Prison pour prise d’otage

Même après l’annonce de cette démission, plusieurs centaines de manifestants fidèles de M. Japarov étaient dans la rue jeudi après-midi pour réclamer aussi le départ du président du Parlement.

Ils ont pu laisser éclater leur joie après la démission du président. « Les gens se réjouissent », assurait ainsi à l’AFP Janat Akmatova, demandant que Sadyr Japarov « prenne tout sur lui et commence à travailler ».

Ce dernier n’a pourtant pas une réputation immaculée. Il purgeait depuis 2017 et jusqu’en début de semaine dernière une peine de 11 ans et demi de prison pour avoir participé à la prise d’otage d’un gouverneur régional.  

Il a été libéré par ses partisans à la faveur du chaos postélectoral, puis a fait annuler dans la foulée et dans des circonstances floues sa condamnation par la justice.

Grâce à ses partisans, occupant la rue et des bâtiments publics, il a réussi à imposer sa nomination au poste de premier ministre, bien que M. Jeenbekov ait tenté de lui résister, refusant d’abord de valider sa désignation à l’issue d’un premier vote controversé des députés.

« La crise politique n’est pas finie. Nous avons juste terminé une phase de la crise et la prochaine est devant nous », a déclaré à l’AFP un commentateur politique kirghiz, Azim Azimov : « Il semble que la démission de Sooronbaï Jeenbekov n’était pas complètement volontaire ».

Le Kirghizstan, pays le plus pluraliste, mais aussi le plus instable d’Asie centrale, a déjà connu deux révolutions, en 2005 et 2010. Deux de ses ex-présidents sont en exil et un troisième, Almazbek Atambaïev, le prédécesseur de M. Jeenbekov, est emprisonné.

Cet État montagneux, aux confins de l’ex-empire soviétique, est aussi l’un des plus pauvres de la région.  

Il a été le théâtre de violences meurtrières visant la minorité ouzbèke dans le sud en 2010.

Les trois années au pouvoir de M. Jeenbekov ont été marquées par sa lutte avec son prédécesseur, qui a finalement été arrêté après un face-à-face violent en 2019.  

Des scandales de corruption à répétition ont par ailleurs nourri la défiance à l’égard du chef de l’État démissionnaire.