L’armée birmane, qui conserve la main haute sur de vastes pans de l’économie de la Birmanie engrange avec l’aide de firmes internationales d’importants dividendes qui ont pu servir à financer la répression féroce des Rohingya, dénonce Amnistie internationale.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

L’organisation de défense des droits de l’homme explique dans un rapport paru jeudi que les firmes en question, dont le géant brassicole japonais Kirin, collaborent avec un conglomérat birman contrôlé par les militaires, Myanmar Economic Holdings Limited (MEHL), qui représente une source cruciale de revenus pour ces derniers.

Des documents internes obtenus avec l’aide d’une ONG locale indiquent que plusieurs dirigeants militaires de haut rang soupçonnés de crimes contre l’humanité en raison de leur rôle dans la répression des Rohingya ainsi que des dizaines d’unités militaires ayant joué un rôle clé dans l’offensive contre cette minorité musulmane dans l’État d’Arakan (que le régime appelle Rakhine) figurent parmi les actionnaires de MEHL.

L’offensive lancée en août 2017 avait mené au départ forcé de plus de 700 000 hommes, femmes et enfants qui vivent aujourd’hui dans des camps au Bangladesh sans véritable espoir de retour.

Les documents obtenus par Amnistie internationale suggèrent que le conglomérat, qui est actif dans de nombreux secteurs comme l’exploitation minière, la production d’alcool et de tabac et la manufacture de vêtements, a pu verser des dividendes d’au moins 18 milliards de dollars américains de 1990 à 2011.

Les unités militaires en cause dans la répression dans l’État d’Arakan auraient reçu, en 2010-2011 seulement, des paiements de plus de 200 millions US, ce qui suggère que les activités du conglomérat représentent une source de revenus critique pour l’armée et servent à soutenir ses opérations.

Les responsables de certaines des violations des droits de l’homme les plus graves survenues dans l’histoire récente de la Birmanie figurent parmi les bénéficiaires [des activités de MEHL].

Mark Dummett, directeur du programme Entreprises, sécurité et droits de l’homme à Amnistie internationale, dans un communiqué

Collaborations à revoir

L’organisation estime que la situation devrait amener les firmes étrangères collaborant avec le conglomérat à revoir cette collaboration pour éviter de contrevenir à leurs engagements en matière de respect des droits de l’homme.

Kirin, qui estime contrôler près de 80 % du marché de la bière en Birmanie par l’entremise de firmes détenues conjointement avec MEHL, a indiqué dans une réponse envoyée début août qu’elle était déterminée « à répondre aux préoccupations de la communauté internationale relativement à ses activités commerciales » en Birmanie.

Son président, Yoshinori Isozaki, a indiqué que l’entreprise avait eu l’assurance initialement que les dividendes versés à l’armée ne devaient servir qu’à payer les retraites d’ex-soldats et non à financer des opérations militaires courantes.

Il a indiqué qu’une firme externe, Deloitte, avait été mandatée pour explorer plus en détail la structure de gouvernance et les finances du conglomérat afin de s’assurer que c’est bien le cas.

Un manufacturier sud-coréen d’envergure internationale aussi mis en cause dans le rapport, Pan-Pacific Group, dit avoir tenté en vain d’obtenir des clarifications de la part du conglomérat et conclu qu’il fallait rompre tout lien commercial avec lui.

Une commission d’enquête des Nations unies chargée de faire la lumière sur les exactions survenues en Birmanie avait sonné l’alarme l’année dernière sur l’action de MEHL en relevant que les dividendes versés permettaient à l’armée d’opérer sans avoir à rendre de comptes au gouvernement civil formé en 2015. Le document évoquait le rôle de firmes internationales sans les nommer.

PHOTO THET AUNG, AGENCE FRANCE-PRESSE

Aung San Suu Kyi, chef du gouvernement birman

La récipiendaire du prix Nobel de la Paix en 1991, Aung San Suu Kyi, qui est à la tête du gouvernement birman, s’est montrée réticente à critiquer l’armée au cours des dernières années, allant jusqu’à intervenir devant la Cour internationale de justice pour défendre l’intervention survenue dans l’État d’Arakan.

L’Agence France-Presse a rapporté jeudi que « son inaction et son acceptation » des crimes commis contre les Rohingya avait amené le Parlement européen à annoncer son exclusion de la « communauté » des lauréats du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit.

Elle avait reçu cette distinction prestigieuse en 1990 pour son opposition à la junte militaire qui contrôlait alors le pays.