La Chine fait monter la pression contre l’Australie afin de convaincre les dirigeants du pays de ne plus remettre en question son rôle dans l’évolution de la pandémie de COVID-19.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Une guerre de mots a éclaté à la mi-avril après que la ministre des Affaires étrangères de l’Australie, Marise Payne, eut réclamé la tenue d’une enquête indépendante afin de comprendre l’origine du nouveau coronavirus et la manière dont il s’est propagé à l’échelle de la planète.

Sa sortie a suscité des réactions agacées de Pékin, qui se sont rapidement transformées en menaces.

Dans une entrevue à un média australien une semaine plus tard, l’ambassadeur de la Chine à Canberra, Cheng Jingye, a relevé que l’attitude du gouvernement du premier ministre de l’Australie, Scott Morrison, risquait d’avoir des conséquences.

En quelques phrases, il a prévenu que la population chinoise pourrait prendre ombrage de la situation et bouder le pays comme destination touristique, renoncer à y envoyer ses enfants pour étudier ou remettre en question sa consommation de vin ou de bœuf australien, suggérant un possible boycottage commercial.

La ministre Payne a rétorqué que l’Australie ne se laisserait pas influencer par une forme de « coercition économique » et maintenait sa demande en faveur d’une enquête indépendante.

Le Global Times, qui sert de porte-voix au régime communiste chinois, s’est lancé dans la mêlée en relevant que l’Australie était « un peu comme une gomme collée sur la semelle des souliers chinois ».

Suspension des importations de bœuf

« Il faut parfois trouver une pierre pour la retirer en frottant », a relevé son éditeur, ponctuant le durcissement de l’approche chinoise.

Les mesures suggérées par l’ambassadeur Jingye se sont subséquemment concrétisées en grande partie.

Pékin a bloqué les importations de bœuf australien, en évoquant des considérations sanitaires, ainsi que les importations d’orge, officiellement en raison de pratiques de dumping sous le coup d’une enquête depuis quelques années.

Les touristes et les étudiants chinois, qui représentent une manne importante pour les établissements universitaires australiens, ont été avisés au cours des derniers jours d’éviter le pays sous prétexte qu’il n’était plus sécuritaire, la pandémie ayant entraîné une augmentation d’actes racistes contre les personnes d’origine asiatique.

Le premier ministre Morrison a rejeté cette allégation et réitéré jeudi que son pays ne « renoncerait pas à ses valeurs » et à ses préoccupations en matière de droits de la personne et de sécurité nationale en raison des pressions de Pékin.

Il a précisé du même souffle que son gouvernement aimerait poursuivre ses échanges commerciaux avec la Chine, qui demeure son principal partenaire sur ce plan.

L’escalade actuelle, qui rappelle la stratégie adoptée par Pékin envers le Canada en réaction à l’arrestation fin 2018 de la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, s’inscrit dans une succession de crises.

Canberra avait notamment suscité l’ire du gouvernement chinois en annonçant qu’il ne permettrait pas au géant des télécommunications chinois de jouer un rôle dans l’établissement d’un réseau 5G au pays.

Dans ce dossier comme dans celui de la pandémie, Pékin est convaincu que le gouvernement australien agit à la demande des États-Unis, qui ont maille à partir avec le régime communiste dans de nombreux dossiers.

Un « nouveau creux »

La réaction colérique du gouvernement chinois à la demande d’une enquête indépendante sur la pandémie paraît excessive aux yeux de l’Australie, mais reflète le fait que Pékin soupçonne Canberra de « mener une charge internationale à son encontre », relevait récemment dans The Guardian James Laurenceson, analyste rattaché à l’Australia-China Relations Institute.

Natasha Kassam, spécialiste rattachée au Lowy Institute, groupe de recherche australien, souligne dans une récente analyse que le conflit actuel représente un « nouveau creux » dans les relations entre les deux pays, mais qu’il a peu de chances de mener à une rupture commerciale formelle.

Les deux pays, dit-elle, sont étroitement liés économiquement et cette « interdépendance » s’est encore accentuée avec la pandémie actuelle, qui limite leurs débouchés internationaux.

« Il est peu probable que la politique y change quelque chose », écrit Mme Kassam, qui s’attend à ce que la Chine multiplie les manifestations de colère dans les années à venir pour chercher à imposer son programme politique, en Australie et ailleurs.

Dans un rapport paru en 2017, l’Australian National University insistait sur la nécessité de sensibiliser la population australienne et les élus aux limites du pouvoir de nuisance économique chinois de manière à relativiser l’importance des menaces de Pékin.

« La nature de notre relation économique signifie qu’il y a des limites à la pression que la Chine peut appliquer sans engendrer des coûts conséquents pour elle-même », prévenaient les auteurs.