La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi sera à La Haye mardi alors que la Cour internationale de justice commence à entendre la plainte pour génocide déposée contre la Birmanie par l’Organisation de coopération islamique. Pour mieux comprendre, La Presse s’est entretenue avec l’un des rares journalistes à avoir visité des régions interdites aux médias, David Eimer. Le Britannique, qui vit depuis quatre ans en Birmanie, a publié en octobre le livre Savage Dreamland : Journeys in Burma, dans lequel il partage ses observations.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Q. Que va dire Aung San Suu Kyi à La Haye ?

R. J’imagine qu’elle va insister sur le fait que la Birmanie ne fait que répondre à des attaques terroristes. Un demi-siècle de propagande militaire signifie que les Birmans ne comprennent pas vraiment ce qui se passe dans les zones où habitent les minorités ethniques. De façon pragmatique, défendre les Rohingya ne lui amène aucun vote, parce qu’ils n’ont pas le droit de vote, n’étant pas une des 134 minorités ethniques reconnues.

Q. Une mission spéciale de l’ONU en Birmanie a aussi utilisé le mot « génocide » en septembre à propos du traitement réservé aux Rohingya. S’agit-il d’un génocide ?

R. J’utiliserais le terme « nettoyage ethnique » plutôt que génocide, vu que les Rohingya sont expulsés vers le Bangladesh.

Q. Avez-vous visité d’autres régions de la Birmanie frappées par la violence interethnique ?

R. J’ai réussi à me rendre dans les États Kachin et Shan, parce qu’il y avait beaucoup de forêts pour dissimuler ma présence parmi les insurgés et la population. J’ai aussi été dans les quelques villages rohingya du nord de l’État de Rakhine, mais je n’ai pas réussi à m’approcher de la frontière. J’étais facilement repéré et l’armée ne veut pas que les journalistes s’y rendent.

Q. Qu’arriverait-il si l’armée, qui conserve un droit de veto sur le gouvernement, cédait vraiment le pouvoir aux civils ? N’y a-t-il pas un risque que le couvercle du chaudron ethnique saute, comme en Yougoslavie après Tito ou en Irak après Saddam Hussein ?

R. Selon moi, l’armée est le principal obstacle à la paix. Les attaques des rebelles visent l’armée, pas les civils birmans. Ça ne veut pas dire que la paix serait facile à atteindre. Aung San Suu Kyi ne veut pas risquer l’éclatement du pays que son père a mené à l’indépendance (NDLR : Aung San a été assassiné en 1947, un an avant l’indépendance). Mais son successeur pourrait être ouvert à des négociations.

Q. Avez-vous rencontré des gens ouverts à une décentralisation du pays parmi la majorité birmane ?

R. Il n’y a probablement pas d’intérêt pour une union fédérale. Mais si on parle d’un fédéralisme informel qui laisse un degré d’autonomie aux minorités dans les affaires locales, et qu’on évacue l’armée de ces régions, peut-être.

Q. Pourquoi les Rohingya sont-ils traités plus durement que les autres minorités ethniques ?

R. Parce qu’ils ne sont en Birmanie que depuis quelques centaines d’années, contrairement à des millénaires pour la plupart des autres minorités. Il faut ajouter à cela les tensions entre les Birmans et les habitants de l’État de Rakhine, qui était indépendant jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Les Rakhines détestent autant les Birmans que les Rohingya, mais en ce moment, les Rohingya sont une cible facile. Les Britanniques ont tout d’abord conquis Rakhine en 1826, avant de mettre la main sur l’ensemble de la Birmanie en 1885.

Q. Le gouvernement birman affirme souvent que les Rohingya sont des habitants du Bangladesh et, avant cela, de l’Inde britannique qui ont émigré en Birmanie.

R. La plupart des Rohingya étaient probablement dans l’État de Rakhine avant le XVIIIe siècle. Il est certain que les Britanniques ont encouragé un mouvement de population de l’Inde vers la Birmanie, mais ça demeure faible par rapport à l’ensemble des Rohingya. La frontière entre la Birmanie et le Bangladesh n’a pas été démarquée avant 1986. Mais les Rohingya ne parlent pas le même dialecte que les Bengalis, entre autres différences.

Q. Est-ce que les violences interethniques durant la Seconde Guerre mondiale, quand les Rohingya et d’autres minorités ethniques sont restés fidèles aux Britanniques alors que les Birmans et les Rakhines ont collaboré avec les Japonais, ont encore un impact ?

R. J’en entends peu parler. C’est surtout mentionné en Occident.

Q. Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la Birmanie ?

R. En 2007, lors d’une première flambée de violence contre les Rohingya, j’étais correspondant à Pékin du Sunday Telegraph. On m’a envoyé à Bangkok pour essayer d’entrer en Birmanie. Je n’y suis parvenu qu’en 2010. Ce pays totalement coupé du monde moderne, où personne ne s’habille comme un Occidental, où il n’y a pas de guichet automatique, m’a intrigué. J’ai fini par y déménager en 2015. La Birmanie est le pays le plus bigarré d’Asie du Sud-Est.

En chiffres

730 000

Nombre de Rohingya qui se sont réfugiés au Bangladesh à cause des exactions de l’armée birmane depuis 2017

600 000

Nombre de Rohingya qui se trouvent toujours en Birmanie

134

Nombre de groupes ethniques officiellement reconnus en Birmanie

68 %

Proportion de la population qui est ethniquement birmane

9 %

Proportion de la population d’origine shan, la deuxième ethnie en importance

4 %

Proportion de la population d’origine musulmane, dont la moitié est rohingya

SOURCES : ONU, Brookings Institution, Savage Dreamlands