Des millions de morts de la tuberculose. Des centaines de milliers de morts du sida et de la malaria. La perturbation des activités de santé publique en raison du confinement dû à la COVID-19 frappe les pays pauvres et émergents de plein fouet.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

« Tous les aspects des soins de santé — la vaccination, la santé infantile, la malaria, la tuberculose, etc. — ont été durement éprouvés par la fermeture de l’économie dans les pays pauvres et émergents », explique Madhukar Pai, chef des programmes de santé mondiale à l’Université McGill, qui a été cité sur le sujet par de multiples médias spécialistes du développement international. 

Ces maladies négligées à cause de la COVID-19 sont particulièrement importantes parce qu’elles affectent des gens plus jeunes que les patients les plus touchés par la COVID-19. 

La semaine dernière, le Consensus de Copenhague, groupe de réflexion fondé par Bjørn Lomborg, le célèbre « environnementaliste sceptique », a publicisé un rapport gouvernemental du Malawi concluant qu’une fermeture « modérée » de l’économie éviterait 16 000 morts de la COVID-19, mais en causerait 9000 dans les cinq prochaines années à cause du report de campagnes de prévention et de vaccination. 

Au total, le nombre d’« années de vie perdues » était cependant plus élevé (423 000 contre 397 000) avec l’interruption de l’économie qu’avec une approche semblable à celle prônée par la Suède, parce que les victimes de la COVID-19 sont plus âgées.

« Interrompre l’économie est très dur pour les plus pauvres, et les pays pauvres et émergents ont des millions de personnes en pauvreté extrême », dit M. Pai.

Il devient évident qu’il faut procéder à de telles interruptions avec préparation, comme l’a fait l’Afrique du Sud, plutôt que précipitamment, comme l’a fait l’Inde. Et il faut faire des efforts pour aider les plus vulnérables.

Madhukar Pai, chef des programmes de santé mondiale à l’Université McGill

Les jeunes et l’internet

Le manque d’infrastructures de télécommunications, essentielles pour le télétravail, aggrave-t-il les effets délétères de l’interruption de l’économie dans les pays pauvres ? « Oui, ça complique le télétravail et la télémédecine, dit M. Pai. Mais l’accès à l’internet ne peut pas nourrir des gens qui meurent de faim. »

La forte proportion de jeunes rend-elle le confinement et l’interruption de l’économie moins nécessaires dans les pays pauvres et émergents ? « Ça peut expliquer les taux de mortalité plus bas en comparaison à ceux des pays riches, mais leurs systèmes de santé sont moins bien préparés à faire face à une vague de malades », dit M. Pai.

La comptabilisation des morts de la pandémie est par ailleurs compliquée dans les pays pauvres et émergents. Au début de mars, un épidémiologiste de l’Université de Toronto, Prabhat Jha, a reçu des subventions des Instituts de recherche en santé du Canada pour adapter à la COVID-19 la Million Death Study visant à caractériser les morts en Inde. 

« Dans les pays pauvres, les deux tiers des personnes meurent à la maison, explique M. Jha. Ça va jusqu’à 95 % pour les enfants. Alors, il n’y a pas d’autopsie, parfois même pas de cause supposée de la mort. Ça complique beaucoup l’étude des causes de mortalité les plus fréquentes, les éclosions de maladie, les efforts de prévention de santé publique. »

L’outil mis au point par M. Jha peut être utilisé sur le téléphone personnel de volontaires locaux. Ils notent les symptômes du défunt. À partir d’une vaste base de données, ces symptômes peuvent être reliés avec une relative certitude à des causes de mortalité. « En Russie, par exemple, au début de la pandémie, on n’avait pas énormément de cas officiels de COVID-19, mais beaucoup de cas de pneumonie », dit M. Jha.

6 %
Augmentation du nombre de morts attribuables à la tuberculose en Inde entre 2020 et 2025 avec une interruption de l’économie de deux mois à cause de la COVID-19

19 %
Augmentation du nombre de morts attribuables à la tuberculose en Inde entre 2020 et 2025 avec une interruption de l’économie de trois mois à cause de la COVID-19

50 000 à 500 000 
Augmentation du nombre de morts attribuables à la malaria en Afrique subsaharienne entre 2020 et 2025 à cause du confinement dû à la COVID-19

Sources : StopTB et OMS