Anabelle Nicoud LA PRESSE

Jeanne Crépeau signe, avec Suivre Catherine, un documentaire empruntant à la fiction. À moins que cela ne soit la fiction, qui emprunte à la réalité. Rencontre avec une cinéaste pas comme les autres.

À Paris, Jeanne Crépeau - cinéaste - filme Jeanne Crépeau - sujet du film - dans son quotidien. La cinéaste peut se vanter d'avoir une connaissance très bonne de Paris, une ville qu'elle fréquente depuis l'âge de 15 ans. Dans le film, pourtant, Jeanne va de surprises en étonnements.

Suivre Catherine, donc, c'est quoi? «Au départ c'était un journal filmé, dans lequel il y avait toutes sortes de morceaux», dit la réalisatrice, que l'on rencontre dans un restaurant de l'avenue Duluth. «C'est au montage que l'écriture, et que le film a été poussé vers la fiction. J'ai été poussée à rejouer le réel, à faire rejouer le réel par des acteurs.»

Ainsi, dans Suivre Catherine, Jeanne Crépeau arrive à Paris, s'installe chez Catherine, une artiste française, et entame son année de maîtrise en cinéma. Elle bûche, se pose des questions sur un travail qu'elle aimerait terminer, mais a du mal à commencer. Elle relève avec amusement les petits riens qui font la douceur de la vie à la française.

Le gros du tournage a lieu en une année. Puis, Jeanne Crépeau poursuit ses allers-retours. Le monteur et réalisateur Fernand Bélanger met son grain de sel dans l'entreprise. «C'est lui qui m'a vraiment poussée à laisser tomber cette espèce de fidélité au réel pour jouer avec le récit du film et de l'histoire», dit-elle.

Ce ne serait pas la première fois que le documentaire ferait irruption dans la fiction chez Jeanne Crépeau. Dans son premier long métrage de fiction, Revoir Julie (1998), la réalisatrice s'amusait à intercaler dans le récit quelques éléments «réels». «On dirait qu'un seul genre est toujours insuffisant pour dire la réalité», constate-t-elle.

Le prochain documentaire de Jeanne Crépeau, consacré au quartier portugais de Montréal, mêlera lui aussi «vrais» et «faux» acteurs. Elle ne délaisse pour autant pas la fiction, puisqu'elle scénarise l'adaptation du Misanthrope dans le Québec d'aujourd'hui, un projet «né d'une colère sur le monde qui nous entoure».

La colère a peut-être eu un effet de résonance du côté de la SODEC et de Téléfilm Canada qui ont accordé, avec un seul dépôt, une aide au développement à Jeanne Crépeau. Une première, nous dit la réalisatrice et productrice, plus habituée aux programmes «indépendants».

Car Jeanne Crépeau a souvent travaillé grâce au Conseil des arts. N'y voyez là aucun geste revendicateur ou aucun snobisme. «Ce n'est pas quelque chose que je ne veux pas faire, c'est juste que les projets de 2 millions sont plus longs à monter, sont plus compliqués. J'aime bien que l'urgence de tourner que j'éprouve me permette de me consacrer à des projets variés», justifie-t-elle.

Jeanne Crépeau a fait ses débuts à l'ONF (dont La solitude de Monsieur Turgeon, 1989), en des temps où la créativité des réalisateurs n'était pas assujettie aux lois de la télédiffusion. «C'était moins compliqué», se rappelle celle qui tourne à l'intuition.

Jeanne Crépeau cite volontiers Alain Cavalier (La rencontre) parmi ses références en cinéma. De l'autre côté de l'écran, elle a aussi travaillé avec Jean-Claude Lauzon pour Un zoo la nuit et Léolo, puis Jacques Doillon, dont le film Ponette inspire son mémoire de maîtrise.

Dans Jouer Ponette, le documentaire que Jeanne Crépeau a tiré de son mémoire, la réalisatrice montre le talent, la détermination du travail plus que du jeu (au sens littéral) de l'acteur. Dans ce film, elle se penche sur le cas Victoire Thivisol qui, à 4 ans, a été la plus jeune lauréate d'un prix d'interprétation à Venise.

«Au début, c'était une petite fille, après, elle a appris son travail en accéléré, et c'est devenu une actrice», dit Jeanne Crépeau. L'impression de naturel et de spontanéité, d'anti-jeu, presque, que certains ont vu, n'a donc pas lieu d'être. Encore une fois, la réalité n'est pas vraiment ce que l'on croit.

Vrai ou faux, «ce qui m'intéresse finalement, dans le cinéma, c'est le regard que le cinéaste propose, plus que l'histoire elle-même», conclut Jeanne Crépeau.