L'annonce de l'embauche de Maripier Morin pour le premier rôle féminin de La chute de l'empire américain avait suscité l'étonnement auprès des uns, et carrément du scepticisme auprès des autres. Nous avons réuni le cinéaste Denys Arcand et sa vedette pour une interview croisée.

Publié le 25 juin 2018
Marc-André Lussier LA PRESSE

Denys, on trouve cette citation sur le coffret DVD que l'Office national du film a consacré à vos documentaires il y a plusieurs années* : « J'ai toujours été une tête forte, un iconoclaste et un anarchiste. » Ça correspond toujours à ce que vous êtes ?

Denys Arcand : Probablement, oui. Malgré la réputation qu'on m'a faite de m'être embourgeoisé !

Maripier Morin : T'es assez loose cannon [électron libre], quand même. T'as pas beaucoup de filtre, autant dans ton propos que dans tes idées. C'est peut-être ce qui fait qu'on s'entend si bien !

DA : Peut-être. C'est vrai qu'on s'est bien entendus immédiatement. La première fois que j'ai vu Maripier, c'était dans un contexte qui n'avait rien à voir avec le cinéma. Elle était venue m'interviewer à l'époque où elle était de l'émission du matin à V. Et moi, j'étais le porte-parole du tournoi de la Coupe Rogers. Comme son caméraman était en retard, on a eu le temps de jaser un peu. La conversation était agréable, et à un moment donné, le soleil s'est placé d'une façon qui a fait ressortir la couleur de ses yeux. Au cinéma, il n'y a rien de plus payant. Quand est venu le moment de penser à une actrice pour mon film, je me suis dit que Maripier savait peut-être jouer. Je ne lui ai rien promis, mais je lui ai dit que si elle avait envie d'essayer, j'étais prêt à la recevoir en audition.

MM : J'étais un peu confuse, parce que la façon dont il me parlait, je pensais qu'il voulait que je fasse des entrevues, sans savoir où les diffuser, puisque je ne participais à aucune émission de ce genre. Jamais je n'aurais pu penser que Denys Arcand puisse m'appeler pour jouer un rôle. Quand je me suis rendu compte qu'il voulait que j'auditionne, j'ai été encore plus mélangée ! Juste auditionner, c'était déjà énorme à mes yeux. Quand il m'a rappelée pour une deuxième audition, je me suis mise à vraiment vouloir le rôle, et à la troisième, j'aurais été vraiment triste de ne pas l'avoir !

DA : Maripier est allée voir une actrice professionnelle pour répéter avec elle avant de passer son audition. Je n'avais jamais vu ça auparavant. Le fait qu'elle arrive archipréparée, prête à jouer les virgules, c'était déjà convaincant. Elle s'est classée parmi les bonnes à la première audition, mais je n'ai pas été vendu tout de suite. À la deuxième, elle était encore parmi les meilleures. À la troisième, j'ai pris ma décision. J'avais d'autant plus confiance que j'ai déjà connu deux expériences semblables avec des actrices : Céline Lomez [Gina] et Jessica Paré [Stardom]. Dans ces cas-là, mon rôle est de gagner leur confiance à mon tour. Une fois cela fait, on peut aller au bout du monde ensemble.

MM : C'était comme si j'étais un canevas blanc. Je n'avais pas de mauvais plis !

DA : C'est vrai que parfois, avec des acteurs qui ont l'expérience de la télévision par exemple, des habitudes se sont créées et deviennent plus difficiles à défaire. Ou alors, de simples habitudes de jeu. Mais ça reste des ajustements, du fine tuning. Des gens comme Rémy Girard ou Pierre Curzi savent tellement bien ce qu'ils font que je n'ai pas besoin de m'occuper d'eux. Alexandre [Landry] est un acteur d'expérience aussi. Cela m'a permis de concentrer davantage mon attention sur Maripier. Si j'avais eu quatre débutants devant moi, ça aurait été sans doute différent.

MM : J'ai travaillé avec Johanne-Marie Tremblay [qui a joué dans quatre films d'Arcand] pendant deux mois et demi. Grâce à elle, j'étais vraiment prête. C'était comme un crash course Denys Arcand. Tous les films étaient connectés dans ma tête. C'est une grande chance de comprendre vraiment la vision du réalisateur, d'autant que je suis une freak de la préparation. Je trouvais que c'était nécessaire de voir l'oeuvre de Denys au complet, surtout les plus vieux films. Comprendre l'avant pour bien interpréter le présent. Les invasions barbares, que j'ai vu à sa sortie avec mes parents, a été l'un des premiers films marquants de ma vie. Un des premiers qui m'a fait aimer le cinéma québécois aussi.

Avez-vous l'impression d'avoir trouvé une nouvelle muse en Maripier ?

DA : À tout le moins une bonne actrice. Je ne sais pas si les autres cinéastes vont lui offrir des rôles, mais en ce qui me concerne, Maripier est une vraie belle révélation. Tout le long du montage, j'avais l'impression d'être un joueur de poker et de disposer d'un as dans ma manche. Évidemment, je me suis souvent fait dire : « Maripier Morin, es-tu bien sûr ? » Oui, j'étais sûr de mon coup. Quand j'ai montré les images de l'audition à Lucie Robitaille [directrice de casting], je lui ai demandé : « Penses-tu la même chose que moi ? » Elle a dit oui. Et j'ai dit : « Voilà, c'est Marie-Josée Croze il y a 15 ans quand on a distribué les rôles des Invasions barbares. » On a eu le même sentiment.

MM : Après la dernière audition, je n'étais pas certaine parce que Denys avait été moins démonstratif que les fois précédentes. Je ne savais pas comment le lire. C'était l'hiver, j'ai mis mon manteau avec un capuchon de fourrure. Il m'a rejointe, a enlevé mon capuchon et m'a dit que je ressemblais à Marie-Josée dans la dernière scène du Règne de la beauté. Là, j'ai su que, peut-être, je décrocherais le rôle. S'il me compare à Marie-Josée, je pense que c'est bon !

Est-ce que la personnalité de Maripier a nourri le personnage ?

DA : Je ne croirais pas. Camille [le prénom du personnage] a vécu un mariage sinistre et un passé plus sombre. Maripier est beaucoup plus fleur bleue, très amoureuse de son mari. Cela dit, la personnalité ressort toujours parce qu'un acteur joue avec ce qu'il est. Quand j'ai écrit le film, je ne connaissais pas du tout Maripier. Je n'ai absolument rien changé, ni adapté le rôle pour elle.

MM : Nos énergies sont très différentes. Je suis complètement paquet de nerfs, alors que Camille est beaucoup plus calme et en contrôle.

[À Denys] Il va falloir en faire un autre, là ! Écris !

Quand on tournait, Denys disait « si le film est bon » et chaque fois, je l'arrêtais pour lui dire : « Non, non, là, tu vas m'écouter. Tu ne m'as pas amenée là-dedans pour me faire un film de marde. Ce film, il va être bon. C'est ça qu'il faut dire, Denys : le film va être bon. » Il se trouve que Denise [Robert, productrice du film] et moi, on se ressemble beaucoup, dans nos personnalités et dans notre drive. Elle pourrait être ma mère spirituelle. On est animées du même feu !

Denys, on trouve beaucoup de références à vos films précédents dans La chute de l'empire américain. Avez-vous l'impression d'avoir fait un film somme ?

DA : Ça n'était pas volontaire. Mais une fois qu'on l'a vu, on s'est rendu compte que c'est probablement vrai. Donc, je peux mourir [rires] ! Ma volonté était surtout de retrouver l'esprit de mes trois premiers films parce que j'en avais ma claque des coproductions avec la France. Ils veulent toujours me faire modifier des trucs parce qu'ils ne comprennent pas tout. Quand tes personnages sont des intellectuels ou des architectes, ça va, tu peux le faire. Mais avec un Hells repenti qui sort de prison, ou deux gars de gangs de rue, ça ne fonctionne pas. J'avais envie d'un film québécois sans obligation de résultat, qui serait ancré dans la réalité d'ici.

Faites-vous du cinéma aujourd'hui pour les mêmes raisons qu'auparavant ?

DA : J'ai toujours le même plaisir enfantin à être sur un plateau. Ça n'a jamais changé. Je ne ressens plus la pression, particulièrement pour ce film-là, mais je l'ai ressentie pendant longtemps, 30 ans en fait. Et c'est très achalant, très fatigant. Cette obligation d'être à Cannes, en compétition. Si je n'y suis pas, ou si je me retrouve en clôture, on dira : c'est parce que c'est raté ! C'est dur. C'est la même chose avec les Oscars. Parce que c'est juste ça, tout le temps. Ça a fini par me tomber vraiment sur les rognons. Mais là, je suis rendu tellement vieux qu'il n'y a plus de jeu de cette nature. Ne reste plus que le plaisir de faire du cinéma.

MM : C'est vrai, c'est un gamin.

Il y aura d'autres films ?

DA : Je ne sais pas. Comme disait Michel Forget [dans son rôle dans Le règne de la beauté], à notre âge, on est en parfaite santé jusqu'à notre prochaine visite chez le médecin, où là, il te découvre une énorme tumeur. À mon âge [76 ans], la maladie et la mortalité constituent une donnée que tu ne peux pas nier. Ce métier est aussi dur physiquement. Un tournage, c'est exigeant. Donc, je n'en sais rien. Si je reste en bonne santé, oui, sans doute.

MM : Ben écris !

_____________________________________________________________________________

* Denys Arcand : L'oeuvre documentaire intégrale 1962-1981 (Office national du film du Canada)

La chute de l'empire américain prendra l'affiche le 28 juin.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Alors qu'il a fait plusieurs coproductions avec la France par le passé, ce qui nécessitait parfois des concessions, Denys Arcand a voulu faire de La chute de l'empire américain un film typiquement québécois.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Maripier Morin a passé trois auditions avant de décrocher le rôle de Camille, premier rôle féminin de La chute de l'empire américain.