Devant la performance spectaculaire du premier film québécois produit par Netflix, visionné par 21 millions de spectateurs dans le monde en quelques semaines, le milieu du cinéma applaudit et félicite chaleureusement l’équipe de Jusqu’au déclin. De là à dire que tout l’écosystème du cinéma québécois s’en trouvera transformé, il y a un pas que personne ne franchit pour le moment.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

« Habituellement, on capote quand un de nos films est regardé par 100 000 personnes. C’est INSANE ça la gang. Tellement bravo ! » Voilà le commentaire spontané qu’a écrit sur Facebook le scénariste Éric K. Boulianne (Menteur, Les Barbares de La Malbaie) quand il a appris que Jusqu’au déclin, le thriller nordique de Patrice Laliberté, dans lequel il n’est impliqué d’aucune façon, a été vu par 21 millions d’abonnés de la plateforme Netflix. La performance spectaculaire du premier film québécois produit par le diffuseur en ligne frappe l’imagination, dans la mesure où jamais un long métrage d’ici n’a pu rejoindre autant de spectateurs en si peu de temps. 

« Si on comparait cette performance à celle d’une exploitation en salle, ça voudrait dire que Jusqu’au déclin aurait généré des recettes d’au moins 200 millions de dollars », dit Andrew Noble, président du Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec (RDIFQ).

« C’est du jamais-vu. Ce succès est très positif, dans la mesure où il prouve qu’il existe un marché à l’étranger pour le cinéma québécois », constate-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Scène tirée de Jusqu’au déclin, film de Patrice Laliberté

Le film est bon, et les acteurs sont géniaux. Les producteurs ont vraiment fait quelque chose d’extraordinaire.

Andrew Noble, président du Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec

Même son de cloche du côté de Patrick Roy, président des Films Séville et aussi président, distribution cinéma, d’Entertainment One.

« Je suis heureux pour toute l’équipe du film, et c’est beau de voir le talent québécois rayonner de cette façon partout sur la planète », s’est réjoui celui qui est aussi président du conseil d’administration de Québec Cinéma. « Le public aime le service qu’offre Netflix, ça, il faut le reconnaître. »

Nouvelle façon de compter

Avec ses 183 millions d’abonnés dans le monde, Netflix peut en effet mettre à profit la puissance de son organisation au service des contenus qu’elle produit. Jusqu’au déclin a d’ailleurs été doublé en une trentaine de langues. Les chiffres dévoilés vendredi révèlent en outre que le public le plus friand du film, produit par la jeune société québécoise Couronne Nord, est hispanophone. Les versions anglaise, portugaise et allemande ont aussi été très prisées.

Cela dit, il convient de souligner que les chiffres fournis par Netflix ne peuvent être vérifiés. Dans un rapport remis aux actionnaires du diffuseur le 21 janvier 2020, on faisait toutefois état d’un changement dans la façon de comptabiliser les visionnements. Auparavant, il fallait qu’un abonné ait vu au moins 70 % d’un film ou du premier épisode d’une série pour être tenu en compte. 

« Mais maintenant que nous avons des contenus de durées variées, cette méthode nous semble moins logique, peut-on lire. Maintenant, nous tenons compte des abonnés qui choisissent de regarder un titre. » Netflix explique même que l’abonné qui a regardé un contenu pendant au moins deux minutes – « un temps assez long pour indiquer un choix intentionnel » – entre dans les statistiques.

« Il est difficile de mesurer la portée de ce succès par rapport aux autres productions, car la plateforme dévoile les chiffres qu’elle veut bien dévoiler, indique Patrick Roy. Plusieurs de nos films ont été achetés par Netflix pour une diffusion à l’extérieur du pays, mais je n’ai jamais eu de retour. Combien d’abonnés ont regardé Les affamés [de Robin Aubert] ou Bon Cop Bad Cop 2 [d’Alain Desrochers] ? Je n’en ai pas la moindre idée ! »

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Patrick Huard et Colm Feore sont les têtes d’affiche de Bon Cop Bad Cop 2, film acheté par Netflix.

Le « bémol dans cette histoire »

Aux yeux d’Andrew Noble, du RDIFQ, la qualité de Jusqu’au déclin et le succès qu’il obtient n’occultent en rien le problème lié au fait que le diffuseur en ligne américain puisse agir sans suivre les mêmes règles que les entreprises ayant pignon sur rue au Québec et au Canada.

« Je les encourage à continuer à investir chez nous, mais il faudrait qu’ils paient leur juste part, soutient-il. Toutes les plateformes canadiennes fonctionnent en respectant les lois et les règlements du CRTC [Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes] et elles ont l’obligation de réinvestir en développement et en production. Comme Netflix peut faire ce qu’il veut, cela n’aide en rien une industrie qui, à cause de la petitesse de notre marché, ne peut pas exister sans ces réinvestissements. C’est le bémol dans cette histoire. »

Andrew Noble ne croit pas que le succès du film ait vraiment une influence sur l’orientation que les institutions publiques emprunteront dans le choix des films qu’ils choisiront de financer. « En revanche, je suis encouragé par le fait que Jusqu’au déclin a été vu par un public international dans plusieurs langues. Ça nous forcera peut-être à revoir certaines stratégies dans la vente de nos films. »

« C’est une option qui s’ajoute, observe Patrick Roy. S’il y a vraiment intérêt de la part de plateformes comme Netflix ou Amazon pour des productions québécoises, cette avenue est sans doute appelée à se développer. Mais on verra avec le temps. Avant Jusqu’au déclin, cette avenue n’existait pas. »

Rappelons qu’en 2017, Netflix a annoncé un investissement de 500 millions de dollars en cinq ans dans la production canadienne, somme qui, selon le diffuseur, aurait déjà été dépassée. Depuis Jusqu’au déclin, dont le budget s’élèverait à environ 5 millions de dollars, quatre humoristes québécois ont eu droit à leur tour de piste dans la série Humoristes du monde. Netflix a aussi acquis les droits de la série M’entends-tu ?. Aucun projet de nouveau long métrage québécois n’a cependant encore été annoncé.

Jusqu’au déclin aux Prix Iris ?

Évoquant un « conte de fées » dont on mesurera probablement l’effet plus tard, Ségolène Roederer, directrice générale de Québec Cinéma, se réjouit du succès de Jusqu’au déclin, d’autant plus que la première mondiale a eu lieu au mois de février, lors d’une soirée de gala tenue dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma.

Ça m’exalte ! Il y a là quelque chose d’hyper réjouissant, surtout quand on considère la vitesse avec laquelle tout ça s’est fait. Cette histoire est quand même extraordinaire !

Ségolène Roederer, directrice générale de Québec Cinéma

La directrice indique que Québec Cinéma devra bientôt réfléchir, comme l’a fait l’organisation des Oscars, à la possibilité de modifier les critères d’admissibilité pour la course aux Prix Iris de l’an prochain. Jusqu’au déclin devait en effet prendre l’affiche en salle, mais la pandémie en a décidé autrement. Pour être admissible au Gala Québec Cinéma, un film doit obligatoirement avoir été montré commercialement dans une salle du Québec pendant sept jours consécutifs au moins.

« Dans “l’ancien monde”, on ne pouvait pas enfreindre cette règle, mais là, on devra obligatoirement réfléchir à ce que nous ferons pour l’an prochain, et peut-être revoir aussi les critères d’admissibilité dans la catégorie du film s’étant le plus illustré à l’extérieur du Québec », conclut Ségolène Roederer.