Quand il est tombé sur l’annonce d’un stage en production cinématographique à l’Office national du film, le cinéaste inuit Stephen Puskas a pensé que c’était l’occasion de sa vie.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

C’était, dit-il, le stage de ses rêves.

Mais trois mois après avoir mis les pieds dans les bureaux de l’ONF, une institution à laquelle il voue une grande admiration, il a plutôt eu l’impression de vivre un cauchemar.

« Je ne recevais aucune formation, je n’avais pas de ressources, j’étais seul et isolé, je me sentais déchiré et déprimé », confie Stephen Puskas, qui attribue ces problèmes à de la discrimination reliée à ses origines. Indigné, il a saisi la Commission canadienne des droits de la personne d’une plainte contre son ancien employeur.

Travail de bureau

Originaire de Yellowknife, Stephen Puskas vit à Montréal depuis une dizaine d’années. Au fil des ans, il a travaillé pour le réseau CBC, fait du montage vidéo, dirigé une émission de radio inuite et réalisé un court film, Ukiuktaqtumi (Dans le Nord, en inuktitut.)

Son stage d’assistant de production à l’ONF a commencé en octobre 2017 et devait durer neuf mois. Pour Stephen Puskas, c’était un horizon ouvert vers une formation solide et la stabilité professionnelle.

Au lieu de ça, l’homme de 36 ans a été confiné à du travail de bureau, à éplucher les courriels et à gérer l’agenda de la cinéaste Alanis Obomsawin, seule réalisatrice employée par l’ONF.

Stephen Puskas affirme aussi qu’au lieu de lui donner la formation attendue, l’ONF le traitait comme un consultant sur tout ce qui concerne les Inuits et les Premières Nations.

J’avais l’impression que c’était moi qui leur donnais une formation, et non le contraire.

Stephen Puskas

Frustrations

Quand il exprime ses besoins et demande qu’on lui fasse faire la tournée de l’institution, pour bien en connaître les rouages, on lui répond : « Tu n’as qu’à frapper à des portes et te présenter », relate M. Puskas.

Trois mois après le début de son stage, Stephen Puskas a rencontré ses supérieurs pour leur faire part de ses frustrations. « Je leur ai dit : “Il me reste six mois, j’aimerais pouvoir dire à la fin du stage que je suis un assistant producteur.” »

Ses maîtres de stage auraient alors éclaté de rire en lui disant : « C’est impossible. »

« Mon cœur s’est brisé. Je me suis dit : “Mais qu’est-ce que je fais ici exactement ?” »

Selon la plainte déposée à la Commission canadienne des droits de la personne le 8 août 2019, que La Presse a obtenue, la superviseuse directe de Stephen Puskas aurait proposé de corriger le tir en tenant des rencontres hebdomadaires destinées à faire le point, durant les six derniers mois du stage.

Elle a inscrit ces rencontres dans un calendrier Outlook, mais n’a jamais été disponible.

Stephen Puskas

En revanche, Stephen Puskas a été affecté à de nouvelles tâches. Il devait dorénavant passer à travers ses films sur DVD et les éditer en y insérant des « chapitres ». Selon Stephen Puskas, ce travail laborieux est considéré comme une tâche ingrate dont personne ne veut à l’ONF.

« Inuit alibi »

Stephen Puskas reproche aussi à l’ONF, institution qui met de l’avant des valeurs d’inclusion, notamment à l’égard des autochtones, de s’être plutôt servi de lui comme d’un « Inuit alibi ». Exemple : lors d’une rencontre qui devait servir à convaincre le gouvernement du Nunatsiavut, le territoire inuit de Terre-Neuve-et-Labrador, de participer au financement d’un documentaire de l’ONF, ni M. Puskas ni les deux autres cinéastes inuits présents n’ont été invités à prendre la parole.

Malgré ces frustrations, Stephen Puskas a signé, à la fin de son stage, un contrat de producteur associé pour ce projet de documentaire — mais, là encore, il s’est senti mis à l’écart et « sollicité uniquement pour des consultations culturelles ».

Finalement, le contrat qui devait durer seize mois s’est terminé après trois mois et trois semaines. 

Pendant toute cette période, Stephen Puskas se sentait intérieurement déchiré. 

C’est vrai que beaucoup de cinéastes autochtones ont réalisé des films grâce à l’ONF, reconnaît-il. « Mais il n’y a pas de représentants des Premières Nations au sein du personnel. Il y a un véritable plafond de verre. »

« En raison de la discrimination systémique […] dont il a souffert, le plaignant a été éprouvé financièrement et psychologiquement », précise la plainte contre l’ONF.

« L’ONF s’est résolument engagé à offrir un environnement de travail non discriminatoire et il prend ces allégations très au sérieux », a réagi la porte-parole de l’ONF, Lily Robert.