Précédé d’une folle rumeur et du Lion d’Or à la Mostra de Venise, c’est peu dire que le Joker de Todd Phillips, mieux connu pour ses comédies de lendemains de brosse (The Hangover), était énormément attendu.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Et les attentes étaient si gonflées qu’il fallait bien que ça éclate en chicane ruisselante sur les réseaux sociaux, entre ceux qui y voient un chef-d’œuvre et ceux qui y voient une daube. Et n’oublions pas les pressés de la gâchette morale, nous prévenant de la dangerosité potentielle de ce film, tout autant que les tenants du « on ne peut plus rien dire », dont le réalisateur ferait partie.

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS.

Joaquin Phoenix dans Joker, de Todd Phillips

Les journalistes au Québec ont eu toutes les misères du monde à obtenir des billets pour la première mercredi, et beaucoup ont échoué (j’en suis). Une chance que notre collègue Marc-André Lussier, qui voit tout, l’avait vu à Toronto, sinon, nous aurions été mal pris pour publier une critique dans nos pages. La journaliste Sonia Sarfati m’a raconté qu’il fallait porter des bracelets pour savoir qui entrait et qui sortait de la salle mercredi soir. C’est dire la tension et le buzz qui accompagnaient cette sortie.

Rien de tout cela quand je suis allée le voir le lendemain au Quartier Latin dans une salle même pas pleine à 16 h 15. J’ai passé un bon moment. « C’est juste un film », que je me dis depuis La dernière maison sur la gauche.

Aux États-Unis, les cinémas étaient sur le pied de guerre avant la première projection. On jugeait le film si violent qu’on craignait des fusillades.

Avec en mémoire le massacre d’Aurora au Colorado dans une salle de cinéma, lors de la projection du film The Dark Knight Rises en 2012, troisième chapitre d’une trilogie de Christopher Nolan sur l’univers de Batman.

On les comprend d’être inquiets, au nombre de tueries de masse qui se déroulent sans répit aux États-Unis, même si un film ne change rien au problème. Il y a bien plus de fusillades dans les écoles que dans les cinémas, à ce que l’on sache. Est-ce parce que ses tueurs ont vu trop de films ? Le débat fait rage depuis la naissance du cinéma.

Ce qui me fascine en fait dans cette histoire est l’évolution du Joker au grand écran. Comment se fait-il que le personnage soit devenu une sorte de Graal d’acteur ? Comment sommes-nous passés du méchant plutôt Grand-Guignol incarné par Cesar Romero dans les années 60 au psychopathe décharné et désespéré que Joaquin Phoenix nous offre en se désâmant au possible ? Les fusillades y sont certainement pour quelque chose, ainsi que le sentiment de déréalisation provoqué par la présidence d’un clown dangereux à la Maison-Blanche. On voudrait rire, mais on n’en est plus capables. C’est peut-être ce que j’ai trouvé de plus troublant dans l’interprétation de Phoenix : il rit de façon hystérique chaque fois qu’il a mal, qu’il a envie de pleurer – il souffrirait d’une « condition » qu’on ne nous explique pas vraiment, mais qu’on ressent.

Le clown est plus que triste, ici : il est sinistre.

Ce rôle est une obsession masculine, un combat de coqs sanglant. Le ton a été donné lorsque Jack Nicholson, l’acteur le plus emblématique de sa génération, s’est emparé du Joker, avec ses mythiques sourcils, dans Batman de Tim Burton en 1989. Ce personnage de bande dessinée venait de prendre du galon, il n’appartenait plus à des acteurs de série B. Tétanisé par le jeu mémorable de son prédécesseur, Heath Ledger a tout donné dans The Dark Knight de Nolan. Assez pour donner l’impression que ce rôle l’avait tué, lui qui a reçu un Oscar posthume pour cette performance, ce qui a contribué à la surenchère des attentes envers Joaquin Phoenix – les plans rendant hommage à Ledger sont évidents dans le film de Phillips. Cela a certainement aggravé la morbidité du personnage, qui n’était au départ qu’un excellent méchant sans passé. D’ailleurs, cela m’a toujours un peu agacée qu’on psychologise les croque-mitaines en fiction. J’ai décroché de Freddy Kruger quand on a voulu remonter dans son enfance et je ne veux pas savoir si le Bonhomme Sept Heures aimait sa mère. Ils sont censés incarner le Mal avec un grand M, nul besoin de leur trouver des excuses.

Je pense qu’il y a un problème de perception avec ce Joker, mouture 2019. Beaucoup de gens qui l’ont aimé ne sont pas des fans de films de superhéros et le fait qu’il n’en soit pas un est vu comme une qualité – voilà un film dit « sérieux », pense-t-on –, tandis que les vrais fans des BD de DC Comics sont peut-être en beau fusil de voir leur célèbre vilain exploité au profit de la vision personnelle et pessimiste d’un cinéaste voulant se hisser au niveau du Taxi Driver de Martin Scorsese. Et c’est ironique, car Scorsese, en entrevue au magazine Empire, a déclaré que selon lui, les films de superhéros « ne sont pas du cinéma ». Pour lui, ce sont « comme des parcs d’attractions ».

À mon humble avis, Joker n’atteint pas Taxi Driver. Car si Robert DeNiro était absolument saisissant dans ce film, on sentait la vision du cinéaste qui l’encadrait, alors que le film de Todd Phillips est écrasé par la performance de Joaquin Phoenix.

C’est le film d’un acteur, plus que d’un cinéaste, malgré quelques très bonnes idées (et la trame sonore de Hildur Guðnadóttir, celle qui nous a donné la lancinante partition de la série Chernobyl).

Que le maquillage du Joker évoque celui du tueur en série John Wayne Gacy est un bon flash, que sa violence le métamorphose en homme plus sûr de lui a tout d’inquiétant.

Phoenix nous refait le coup de la perte de poids spectaculaire (comme Christian Bale, le Batman de Nolan, dans The Machinist), alors que les comédiennes de Hollywood s’affament pour la plupart de leurs rôles et gagnent des Oscars quand elles osent « s’enlaidir ».

L’acteur se contorsionne, souffre devant nos yeux, s’offre en victime sacrificielle du septième art, prépare la voie vers un Oscar, mais on peut se demander : jusqu’à quelles extrémités ira-t-on pour le Joker ? Et surtout, en ce qui me concerne : pourquoi n’avons-nous pas de personnages féminins que l’on autorise à péter les plombs comme ça ?

« Why so serious ? », demandait le Joker de Ledger. Et c’est une bonne question, car je m’inquiète pour l’avenir de ce personnage, en particulier pour les acteurs qui voudront le jouer.