Rares sont les histoires d’amour qui durent éternellement. L’attachement des Français pour Jean-Baptiste Poquelin dure depuis 400 ans !

Publié le 17 janvier
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Dans les plus belles histoires d’amour, il y a parfois des chicanes. Le contentieux concernant Molière en France, ces jours-ci, c’est la demande de personnalités publiques, dont Valérie Pécresse, candidate à la présidentielle, pour que Molière soit « panthéonisé ». Or, le gouvernement français refuse de transférer ses restes au Panthéon, car la « panthéonisation » concerne uniquement les personnages ayant vécu après la Révolution française.

« La bonne démarche n’est pas de faire entrer Molière au Panthéon, c’est de rentrer dans une salle de théâtre pour écouter Molière », a répliqué la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, en entrevue sur un plateau de télé ce week-end. La ministre en a profité pour lancer une tirade avec des répliques de Tartuffe, qu’elle « a jouée au lycée » : « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir » ! Décidément, après l’affaire Stromae, on réalise que les plateaux des bulletins d’information, en France, sont vachement culturels. Mais ça, c’est un autre débat…

PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

Molière

Un hommage émouvant

Samedi, 400 ans jour pour jour après sa naissance, le 15 janvier 1622, la Comédie-Française a sorti l’artillerie lourde pour souligner cet anniversaire. Et rendre un vibrant hommage à l’auteur du Bourgeois gentilhomme. La direction a inauguré sa « Saison Molière » à Paris, avec une trentaine de nouvelles productions et d’évènements (spectacles, lectures et expositions) qui lui seront consacrés jusqu’en juin prochain.

Alors que les salles au Québec sont fermées depuis un mois, on a suivi cette journée particulière diffusée en direct sur la chaîne YouTube de la Comédie-Française. L’auguste compagnie a proposé un live (qu’on peut voir en rattrapage).

Voyez le live de la Comédie-Française

Durant plus de six heures, en compagnie de son administrateur général, Éric Ruf, on nous ouvre les portes du théâtre, ses bureaux, ses coulisses, sa régie et sa bibliothèque-musée pour nous montrer des trésors d’archives sur Molière.

La journée s’est achevée avec la première de Tartuffe ou l’hypocrite, à la salle Richelieu, dans la version inédite en trois actes, mise en scène par Ivo van Hove, devant un parterre bondé d’amateurs, dont le président Emmanuel Macron. (Le spectacle était aussi diffusé en direct dans 200 salles de cinéma en France, mais il n’est pas offert hors de l’Hexagone.)

Le tout entrecoupé de témoignages récoltés parmi la soixantaine de comédiens et membres actuels de la troupe, héritiers directs de l’acteur-fondateur mort en 1673. Les acteurs ont tous répondu à une question : « Molière et vous, c’est comment ? » La même question a été posée aux spectateurs masqués dans le hall d’entrée, par Guillaume Gallienne et Elsa Lepoivre, deux autres « sociétaires » de la Maison Molière.

Le patron des acteurs

On dit souvent que Molière est le patron de TOUS les acteurs. « Molière est la raison pour laquelle j’ai choisi d’être un acteur », a écrit dimanche le comédien Alain Zouvi sur Facebook, en publiant une photo de lui dans le rôle d’Argan, le héros du Malade imaginaire, qu’il a joué en 2005 au Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Le TNM, c’est notre succursale québécoise de la Maison Molière. La compagnie montréalaise a un lien affectif très fort avec Molière, depuis son tout premier spectacle, L’avare, en 1951.

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Huguette Oligny (Toinette) et Guy Hoffmann (Argan) dans Le malade imaginaire de Molière, présenté par le TNM au Gesù dans les années 1950

Qu’on l’aime ou pas, qu’on le juge audacieux ou poussiéreux, Molière reste « une figure fraternelle qui fait partie de la vie des acteurs depuis 400 ans », résumait Éric Ruf, dans son bureau dont les murs sont recouverts des photos des interprètes de la troupe. Ce qui est émouvant avec Molière, par-delà son génie comique, son destin prodigieux ou ses œuvres immortelles, c’est son legs laissé à plusieurs générations d’acteurs ; un héritage qui a profité à 16 ou 20 générations de créateurs et de spectateurs de théâtre dans le monde entier, selon vos calculs.

Secouer Molière !

Dans cet hommage, samedi, des comédiens ont parfois souligné ne pas avoir toujours eu « d’atomes crochus » avec Molière ; l’avoir trouvé vieux, ancien… Avoir plus d’affinités avec Shakespeare ou des auteurs plus contemporains, comme Tchekhov, Brecht, Beckett. « On peut secouer Molière dans sa propre maison, a dit Éric Ruf. Mais on va toujours finir par découvrir sa modernité. »

« On le fait parfois passer pour un vieil homme poussiéreux, mais il était un homme libre, insolent et critique envers l’hypocrisie de ses contemporains et la corruption des autorités », a ajouté Georges Forestier, auteur et biographe de Molière.

Quatre cents ans plus tard, Molière fait partie de la postérité parce qu’il dit encore des choses vraies, à la fois graves et légères, sur la nature humaine. « Molière, c’est la force du désir et de la jeunesse », a résumé un acteur de la troupe. Le désir et la jeunesse… Deux choses dont nous avons cruellement besoin en 2022.