Avec sa nouvelle création, qui ouvre la saison au Théâtre du Nouveau Monde, Michel Marc Bouchard revisite un de ses sujets de prédilection, celui de la guérison des âmes par l’art. Pour les amoureux de théâtre malmenés par la pandémie, Embrasse agit en effet comme un baume, en particulier grâce à la performance éblouissante de Théodore Pellerin.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Le comédien, qui brille depuis quelques années à la télévision et au cinéma, est tout en force et en fragilité dans le rôle d’Hugo, jeune homme sensible qui rêve de devenir couturier comme son idole Yves Saint Laurent. Impossible de quitter des yeux cet interprète d’exception, qui signe sur les planches mythiques du TNM son quasi-baptême théâtral (à l’exception d’un passage remarqué à la Petite Licorne en 2017).

Sans nervosité apparente, malgré une salle remplie par ses pairs le soir de la première, Théodore Pellerin a su tenir tête – théâtralement parlant – à Anne-Marie Cadieux, qui interprète le rôle de sa mère avec tout le talent et l’aplomb qu’on lui connaît. Femme blessée et amère autour de laquelle plane un mystère, Béatrice Lessard est une femme en quête de beauté, qui sème pourtant la noirceur partout où elle passe.

Yves Saint Laurent, mentor trop bavard

La pièce s’ouvre d’ailleurs sur un éclat de colère de cette dernière, qui gifle l’institutrice, Mme Maryse (Alice Pascual), au milieu du centre commercial local. Le sergent de police (Anglesh Major) interviendra. Il y aura un procès. Pour aider sa mère à remporter sa cause, Hugo s’imagine dessinant pour elle les plus beaux vêtements, sous l’influence de nul autre que le grand Yves Saint Laurent.

Plus qu’une simple inspiration, Yves Saint Laurent est un personnage à part entière de cette histoire, incarné sur scène par Yves Jacques. Michel Marc Bouchard reprend d’ailleurs dans sa pièce quelques écrits du couturier français, notamment à propos de sa mère, avec qui ce dernier entretenait une relation trouble. Ce qui ne manque pas de faire écho à la relation difficile, néanmoins fusionnelle, entre Hugo et Béatrice.

Le procédé aurait pu être intéressant. Seulement, les passages projetés par vidéo où Yves Saint Laurent raconte ses états d’âme s’avèrent un des maillons faibles de cette pièce. Rien à reprocher à l’interprétation d’Yves Jacques ; ce sont plutôt les propos eux-mêmes qui, au lieu de nourrir l’émotion, nous détournent du drame qui se joue sur scène. Le célèbre YSL est un mentor trop bavard pour être vraiment poignant… Il parle avec sa tête ; Hugo parle avec son cœur. Le premier n’est que discours : le second, que hurlements silencieux. Bref, la soi-disant sagesse du couturier nous a laissée de glace.

Une note sur la metteure en scène Eda Holmes, qui a tout de même su canaliser le talent des comédiens pour que les personnages ne tombent jamais dans la caricature ni le pathos.

La colère gronde souvent, la honte est palpable, mais personne ne pèche par excès. Une belle réussite pour la directrice artistique du Théâtre Centaur, qui signe ici sa première mise en scène au TNM.

Malgré ses indéniables qualités, de toutes les pièces écrites par Michel Marc Bouchard, Embrasse n’est pas la plus émouvante, ni de celles qui marqueront les esprits comme ont pu le faire Les feluettes, Le peintre des Madones ou, plus récemment, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé. Certes, elle s’inscrit dans la continuité de l’œuvre du dramaturge, avec sa violence sourde et son désir de rédemption par la création. Mais il lui manque cette étincelle qui chavire le cœur.

N’empêche, Embrasse restera toujours la pièce qui aura donné la première partition d’envergure à Théodore Pellerin, à qui on prévoit d’autres grands rôles sur d’autres grandes scènes.

Au TNM jusqu’au 24 octobre

Embrasse

De Michel Marc Bouchard. Mise en scène d’Eda Holmes. Avec Anne-Marie Cadieux, Théodore Pellerin, Yves Jacques, Alice Pascual et Anglesh Major.

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