Michel Charette n’était qu’un adolescent lorsque son enseignant d’art dramatique, le comédien Henri Chassé, l’a invité à assister à la plus récente création de Michel Tremblay, Le vrai monde ?.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Il en est ressorti soufflé. Avec l’espoir d’un jour porter sur scène les mots de Tremblay.

Trente-trois ans après cette soirée marquée d’une pierre blanche, Michel Charette a pris les choses en main pour que le rêve se réalise. Il a proposé le spectacle à la direction du Rideau Vert avec, à la mise en scène, son mentor de jadis, Henri Chassé. Résultat : l’interprète de Bruno Gagné dans District 31 incarnera le père de famille dans cette pièce qu’il considère toujours comme l’un des joyaux du dramaturge québécois.

« Cette pièce m’a énormément touché parce qu’elle racontait ma vie », se souvient le comédien.

Adolescent, je cherchais ma place dans ma famille. Mon père était un homme d’affaires prospère, ma mère était secrétaire, mon frère étudiait en médecine… Personne ne fréquentait le milieu théâtral.

Michel Charette, comédien

« Moi, le seul cours qui m’intéressait au Collège Jean-Eudes était celui d’art dramatique… Comme le personnage principal de la pièce, j’avais aussi une relation trouble avec mon père, un homme qui parlait peu et qui est mort il y a 11 ans », ajoute-t-il.

Dans Le vrai monde ?, Claude – auteur en devenir interprété par Charles-Alexandre Dubé – s’inspire de sa famille dysfonctionnelle pour écrire une pièce de théâtre. Un geste artistique qui ne sera pas sans conséquence, la famille de papier qu’il va se créer pour mieux comprendre sa famille de sang agissant comme un miroir cruel, voire déformant, de la réalité.

« Ce rapport entre la fiction et la réalité m’intéresse beaucoup, comme tous les non-dits qui existent entre un père et son fils…, dit Michel Charette. Comme nous expliquait Henri [Chassé], il n’y a pas un mot de trop dans cette pièce. Et, comme toujours dans Tremblay, tout finit par se dire… »

Un homme et « sa gang »

<em>Le vrai monde ? </em>en répétition

  • Madeleine Péloquin et François Chénier interprètent les parents fantasmés du jeune Claude.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Madeleine Péloquin et François Chénier interprètent les parents fantasmés du jeune Claude.

  • Charli Arcouette, qui joue la sœur de Claude, en conversation avec son père, incarné par Michel Charette

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Charli Arcouette, qui joue la sœur de Claude, en conversation avec son père, incarné par Michel Charette

  • Le metteur en scène, Henri Chassé, donne des directives à Catherine-Audrey Lachapelle.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Le metteur en scène, Henri Chassé, donne des directives à Catherine-Audrey Lachapelle.

  • Charles-Alexandre Dubé incarne le fils par qui le drame arrive.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Charles-Alexandre Dubé incarne le fils par qui le drame arrive.

  • François Chénier, qui a partagé plusieurs projets professionnels avec Michel Charette, incarne ici le père fictif de Claude.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    François Chénier, qui a partagé plusieurs projets professionnels avec Michel Charette, incarne ici le père fictif de Claude.

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Un coup d’œil à la distribution de la pièce suffit pour comprendre que Michel Charette s’est entouré ici d’une famille professionnelle qu’il connaît bien. François Chénier et lui « sont meilleurs amis dans la vie » (ils ont travaillé ensemble dans Radio-Enfer, ils ont coécrit plusieurs pièces de théâtre estivales et ils partagent le petit écran depuis peu dans District 31). Isabelle Drainville était de l’aventure de Radio-Enfer, Catherine-Audrey Lachapelle était l’inoubliable Virginie Francœur dans District 31, Madeleine Péloquin jouait à ses côtés dans Les pays d’en haut… On continue ?

Michel Charette le jure : il n’a rien à voir là-dedans. « C’est Henri qui s’est chargé de la distribution… » N’empêche, le comédien est heureux de faire partie de cette troupe. « Même si la pièce est extrêmement tough, c’est important pour moi qu’on rie et qu’on ait du fun en travaillant. Je suis un gars de gang. Je ne pourrais pas porter toute une pièce sur mes épaules. On m’a abordé souvent pour des one-man-shows et j’ai toujours refusé. Je ne serais pas capable. »

Pas plus qu’il ne serait capable d’endosser de grands rôles dramatiques sur scène, dit celui qu’on n’a pas vu sur les planches des théâtres montréalais depuis plus de 10 ans.

« Je n’ai pas la prétention ni le talent pour jouer Hamlet ou le roi Lear. Ma carrière a été happée par la télé et le cinéma ; j’ai aussi consacré beaucoup de temps au spectacle Ladies Night, qu’on a joué plus de 1000 fois… Oui, j’aimerais bien un jour jouer au TNM, mais si ça n’arrive pas, j’aurai zéro regret. Cela dit, je suis content de revenir au théâtre à Montréal dans ces conditions, avec Henri à mes côtés. C’est lui qui m’a encouragé à faire du théâtre. Il a complètement changé ma vie ! »

Un défi pour la mise en scène

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Henri Chassé (à gauche) a été l’enseignant de théâtre de Michel Charette au secondaire. Aujourd’hui, il le dirige sur la scène du Rideau Vert.

Henri Chassé, qui signe ici sa première mise en scène professionnelle, n’a pas hésité longtemps avant d’embarquer dans le train du Vrai monde ? (une pièce qu’il a jouée d’ailleurs au Rideau Vert en 1999). « Une gorgée de vin et c’était réglé, dit-il. Je savais ce que Michel avait à offrir comme comédien. Et [à une semaine de la première], il est sur son X. » Le plus difficile, rétorque le comédien : « Apprendre mon texte en profondeur, et pas en surface comme dans District 31 ! »

Pour sa mise en scène, Henri Chassé doit composer avec la distanciation physique imposée par la pandémie. Or, la scène du Rideau Vert n’est pas immense et la pièce compte tout de même sept personnages…

Il a fallu trouver des moyens pour que tout passe sans rapprochements physiques. Aujourd’hui, ça fait partie de l’ADN du spectacle. Je ne changerais rien.

Henri Chassé, metteur en scène

Parmi les spectateurs qui assisteront à la pièce au Rideau Vert, deux sont particulièrement chers au cœur de Michel Charette. Sa mère, d’abord. Puis Michel Tremblay, « parce qu’il est notre Shakespeare et que tous les comédiens québécois rêvent de le jouer ».

« Ma mère a 78 ans et elle a hâte de voir la pièce. Je l’ai avertie que certains bouts pourraient l’ébranler, parce qu’il y a des choses qu’elle va reconnaître, mais elle m’a répondu qu’à son âge, elle est ben capable ! »

Le fils, lui, a des projets variés dans ses cartons pour l’avenir : un film dans lequel il incarnera un personnage réel (lequel ? Mystère !), d’autres pièces estivales au Théâtre des Hirondelles à Saint-Mathieu-de-Belœil, une série télévisée dont il ne peut parler… Et le théâtre ? « J’aimerais bien incarner un jour Sancho Panza dans Don Quichotte. Ou Sganarelle, dans Dom Juan. Avec Henri, peut-être ? On n’a jamais vraiment joué ensemble… »

Le vrai monde ?, au Théâtre du Rideau Vert, du 20 avril au 6 juin