Les étés souterrains, de Steve Gagnon, mise en scène d’Édith Patenaude. Avec Guylaine Tremblay. À La Licorne, du 30 mars au 8 mai. Quatre étoiles

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Guylaine Tremblay a déjà conquis public et critique avec ses rôles à la télé et ses performances théâtrales, notamment dans les pièces de Michel Tremblay. Ne lui manquait qu’un solo à porter sur scène sans artifice ni filet de sécurité.

Avec Les étés souterrains, présentée à La Licorne, la comédienne prouve à qui pouvait en douter qu’elle a toute l’envergure et le talent pour le faire avec brio et sensibilité.

Le dramaturge Steve Gagnon a écrit sa pièce sur mesure pour Guylaine Tremblay, après lui avoir lancé une invitation à travailler de concert, comme une bouteille à la mer. La comédienne a accepté. On l’en remercie : sous la direction de la metteuse en scène Édith Patenaude, ils proposent un spectacle empreint de grands moments d’émotions.

La pièce raconte le destin d’une professeure de littérature qui passe tous ses étés en Provence en compagnie de ses amis et de son amant français. Femme émancipée au verbe tranchant et aux jugements prompts, cette indélicate avouée et pétrie de convictions refuse les conventions, en particulier celles qui l’obligeraient à céder un millimètre de sa liberté. À sa fille, Charlotte, elle enseigne l’indépendance farouche avant de chercher à l’écouter. À son amant, elle interdit de la regarder au moment de jouir. Son plaisir lui appartient à elle seule… « Impudique du corps, pudique du cœur », dira l’amant.

Seulement, la vie va enseigner à cette femme qui a toujours tout contrôlé qu’on a parfois besoin des autres pour vivre et que la vulnérabilité honnie ne peut parfois être évitée. Surtout quand le corps se pétrifie lentement, devenant une prison de chair.

Sur la scène dépouillée, Guylaine Tremblay se transforme, passant en un claquement de doigts d’un torrent impossible à endiguer à une créature fragilisée sur le point de rompre. Le corps si leste se rigidifie sous nos yeux. Terrifiant…

PHOTO SUZANE O’NEILL, FOURNIE PAR LE THÉÂTRE DE LA MANUFACTURE

Des projections sur écran géant viennent s’ajouter au jeu sur scène.

Des enregistrements vidéo projetés sur écran géant, où le visage de la comédienne apparaît en (très) gros plan, permettent de plonger dans l’âme de cette femme amoindrie dont la parole reste vive. Comme si le personnage avait besoin de la distance de la caméra pour s’ouvrir vraiment. Et reconnaître que la solitude dans laquelle elle vivait jusque-là n’était peut-être qu’un leurre de liberté.

Ces scènes très touchantes viennent ajouter des nuances fortes à la palette de jeu exploitée ici par Guylaine Tremblay. Sur scène, la comédienne balance entre mots qui déferlent – non sans humour – et lourds silences. Sur écran, le cœur s’ouvre. Et c’est tant mieux, car, les émotions étant tenues à distance par le personnage, les scènes d’amitié en Provence finissent par se suivre et se ressembler un peu. Mais c’est là un tout petit bémol pour un spectacle de grande qualité, qui offre ce que le théâtre a peut-être de plus beau : une communion entre la scène et la salle, dans une grande bouffée émotive partagée.

À noter : le spectacle affiche complet pour cette série de représentations, mais la direction de La Licorne a déjà signifié son intérêt à le présenter de nouveau, peut-être pour la saison 2022-2023 avec une tournée partout au Québec.