(Aubervilliers) Une pièce Instagram : dans _jeanne_dark_, le théâtre se dédouble avec le personnage d’une adolescente complexée qui s’expose à la fois devant des spectateurs en salle et dans un flux en direct devant des instagrammeurs.

Rana MOUSSAOUI
Agence France-Presse

Présentée comme « le premier spectacle en direct sur Instagram et au théâtre », la pièce, à l’affiche jusqu’au 18 octobre au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, est une mise en abîme très 21e siècle, l’actrice seule sur scène jouant pendant près de deux heures en se filmant avec son téléphone intelligent.

Côté cour comme côté jardin, un écran retransmet le flux en direct, sur lequel on peut lire les commentaires en direct des internautes, préalablement connectés au compte @_jeanne_dark_, pseudo de l’héroïne.

Helena de Laurens, 31 ans, incarne Jeanne, une fille de 16 ans vivant dans la banlieue d’Orléans et qui se trouve moche, « pas cool » et mal aimée par des parents qui ne respectent pas son intimité.

Écrasée par les cruelles moqueries quotidiennes au lycée sur sa virginité, elle décide un jour d’exprimer sa rage à travers un direct sur le réseau qui vient tout juste de fêter ses dix ans.

« Un jeu particulier »

Pour montrer « une fille de 16 ans d’aujourd’hui qui prendrait la parole », Marion Siéfert, qui a conçu, écrit et mis en scène la pièce et qui s’est inspirée de son adolescence, a cherché pendant longtemps la forme scénique idéale.

« Au départ, j’ai pensé à un journal intime, mais il manquait une urgence », a-t-elle déclaré lors d’une discussion avec le public, très jeune, à la fin de la représentation de mercredi.

Pendant le spectacle, l’actrice change de cadrage en rapprochant souvent le téléphone de son visage ou en s’en éloignant à l’aide d’une perche à égoportrait ; elle filme son corps sous tous les angles et, pour exorciser ses démons, danse sur le succès des années 80 Les démons de minuit. Elle n’hésite pas à utiliser les filtres d’Instagram qui permettent d’égayer son visage.

C’est un flirt constant entre le réel et la fiction, même si l’actrice reste concentrée la plupart du temps sur son texte, se limitant à quelques interactions avec les instagrammeurs.

« Ce n’est pas de l’improvisation face à des commentaires, ce n’est pas un canular, c’est un vrai texte », rappelle la metteure en scène.

Certains internautes se contentent de commenter à coups d’émojis, d’autres jouent le jeu ou croient même à une vraie personne. « On ne choisit pas sa famille » ; « je te trouve super dure avec toi Jeanne » ou encore « faut être body positive », lui écrivent-ils.

Répété pendant un an

Helena de Laurens, qui se livre à l’exercice inédit de jouer en se filmant, reconnaît que le format « produit un jeu particulier », car le téléphone est à la fois « un miroir et un objectif ». Mais, précise-t-elle, « je ne suis pas dans une évaluation de moi-même ».

« Je me vois tout le temps, mais je ne me regarde pas tout le temps », explique la comédienne qui a répété le rôle pendant un an. « À partir du moment où je joue, le jeu prend le dessus ».

Pour renforcer l’isolement du personnage, le décor « est une chambre en papier blanc, un espace dans lequel il n’y a pas d’issue, où elle ne peut pas se cacher », souligne Marion Siéfert.

« Le “live” est le lieu où le personnage se sent protégé, où personne ne va lui couper la parole », dit-elle.

Le spectateur dans la salle est happé très souvent par l’image projetée, qui fait fortement concurrence à la présence physique de l’actrice, donnant un côté plus intime à l’interprétation.

« Je voulais donner l’impression qu’on est dans la tête de cette adolescente. Je voulais qu’on entende ses voix intérieures et qu’on ne soit pas juste en train de regarder de l’extérieur », avance Marion Siéfert.