Après l’aval du gouvernement pour la réouverture des salles, la parution en ligne, cette semaine, du Guide de normes sanitaires annonce la reprise graduelle des « arts vivants » à l'automne. Or, ce feu vert ressemble à un feu orange pour les directions des compagnies de théâtre, toutes en train de boucler leur saison avant les vacances. Une rentrée « alternative », au régime minceur, et qui sera sans doute « historique ». Tour d’horizon.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Élaborée longuement par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), la trousse COVID-19 destinée au secteur des arts de la scène n’a pas pris de court le milieu du théâtre. Tout le monde avait déjà fait ses devoirs et attendait le OK des autorités pour reprendre le travail.

« On savait depuis deux mois quel genre d’outils et mesures sanitaires on allait devoir appliquer, explique la directrice d’Espace GO, Ginette Noiseux. Par contre, la question du financement nous inquiète. On souhaite bonifier nos budgets, car nos revenus diminuent, tandis que nos coûts de production augmentent en flèche. »

Au Théâtre du Nouveau Monde, la programmation doit être repensée en tenant compte des nouvelles contraintes. En août, la direction annoncera le contenu de la saison qui risque d’être chamboulée, devant une salle qui, on l’espère, pourrait accueillir plus qu’une centaine de spectateurs. « Tout le travail de répétition, sur scène, en coulisses, dans les loges, en respectant les règles de distanciation physique de deux mètres entre les acteurs, sera complexe à appliquer, note l’attaché de presse du TNM, Loui Mauffette. En Europe, on tolère un mètre de distance entre les interprètes sur la scène. C’est plus faisable. »

De l’autre côté de la rue Sainte-Catherine, chez Duceppe, la rentrée se fera en mode débrouillardise. « On a pris bonne note des mesures et on a envie de diffuser des spectacles à l'automne dans le respect du guide, souligne la directrice générale de la compagnie, Amélie Duceppe. Ce qui ne sera pas simple, mais pas infaisable. C’est cependant très dispendieux, et on s’étonne qu’il n’y ait pas d’annonce financière pour aller avec ce déconfinement, ce qui nous permettrait de mieux programmer l’automne. »

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Amélie Duceppe, directrice générale de la compagnie de théâtre Jean Duceppe

Rompre l’isolement

D’ailleurs, au Théâtre Aux Écuries, la reprise de la programmation des spectacles ne se fera pas avant janvier 2021. « Chaque théâtre a sa propre réponse [à la crise], mais pour nous, ça n’a aucun sens sur le plan artistique de précipiter les choses pour créer dans la contrainte, explique la directrice générale, Marcelle Dubois. On a d’abord une réadaptation sociale à faire avant de nous produire. On préfère offrir nos espaces à l’automne aux résidences de création et aux ateliers de recherche. Pour nous, c’est important de permettre aux artistes de rompre l’isolement des derniers mois. Ensuite, on pourra commencer la diffusion des œuvres. »

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La directrice générale du Théâtre Aux Écuries, Marcelle Dubois, estime urgent de rompre l’isolement des créateurs et artisans de la scène.

Au Théâtre Prospero, Carmen Jolin résume son état d’esprit en une formule : « Je ne suis pas pessimiste ni optimiste. Je suis réaliste. » La directrice envisage la présentation d’un spectacle en novembre ou décembre, devant une cinquantaine de spectateurs. Si Mme Jolin se réjouit de voir les artistes reprendre possession de leurs espaces, elle demeure préoccupée par le risque financier lié aux productions adaptées aux nouvelles mesures, surtout pour les petites compagnies, en diffusion chez Prospero.

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« Le théâtre, c’est l’envers de la COVID-19 », remarque Carmen Jolin, directrice du Prospero à Montréal.

« Le théâtre, c’est l’envers de la COVID-19, remarque-t-elle. C’est la rencontre avec le public; la proximité entre les interprètes; la parole qui résonne haut et fort. Un acteur qui ne projette pas, des spectateurs qui ne peuvent pas rire ou réagir, c’est antithéâtral. Par contre, ce sera intéressant de voir ce qui émergera artistiquement de ses contraintes. Le théâtre trouvera une issue de secours. »

Tester la faisabilité

Même son de cloche du côté de Ginette Noiseux, à la barre de l’Espace GO. La directrice espère présenter un premier spectacle d’ici la fin octobre, devant 60 à 80 spectateurs par représentation, selon les normes permises à ce moment. « Je suis heureuse de rouvrir notre théâtre, dit-elle, mais il va falloir tester la faisabilité de ces mesures dans le temps et l’action. Tout sera plus lent. Et la chaîne de production d’un spectacle s’étale sur trois à quatre mois de travail. »

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Ginette Noiseux, directrice d’Espace GO

Toutefois, Mme Noiseux voit le verre à moitié plein. Elle a organisé trois rencontres Zoom avec le public d’Espace GO durant le confinement. « J’ai pu sentir un véritable désir du public de revenir au théâtre à l’automne prochain. Cette saison sera différente, mais elle va être historique !  », conclut-elle.

Une saison « inconcevable », selon CQT

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Une vue de l’arrière-scène du TNM, durant le montage du décor de la pièce Le tour du monde en 80 jours, au printemps 2015.

Par voie de communiqué vendredi, le Conseil québécois du théâtre (CQT) a déploré l’absence de nouvelles mesures pour les arts et la culture dans l’énoncé budgétaire présenté hier par le ministre des Finances, Eric Girard. « En plus de faire preuve d’un déni quant aux pertes engendrées par la crise, aucun soutien autre qu’un devancement des liquidités pour pallier les pertes et dommages consécutifs à la crise sanitaire n’y est prévu. » Pourtant, il y a deux semaines, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a mandaté le CQT pour déposer un mémoire économique de manière urgente. « Le secteur théâtral était en droit de s’attendre à des mesures concrètes, affirme Anne Trudel, comédienne et présidente du CQT. Car sans mesures immédiates, la saison d’automne est menacée. Nos artistes sont prêts à se mettre au travail, mais encore faut-il des mesures financières supplémentaires et adaptées pour les soutenir. Et ces mesures doivent être annoncées maintenant pour lancer la saison à l’automne. » Le comité consultatif du CQT doit rencontrer le cabinet de la ministre lundi prochain.